On ne pouvait que tomber en amitié avec Claude Rich et on savait que c’était pour la vie
Je n'ai dirigé que deux fois Claude Rich dans "La fille d'Artagnan" et dans "Capitaine Conan" et ce furent des semaines de pur bonheur. Un éblouissement constant. Claude s'emparait d'une situation, d'un dialogue et le propulsait vers des hauteurs stratosphériques, lui donnant des couleurs, des inflexions inattendues mais toujours en symbiose avec le personnage. Son Crassac dans La fille, qui veut diriger la France et posséder le monopole du café atteint des sommets shakespeariens dans la bêtise fourbe.
Il alliait une légèreté féérique à un sens inné de la cocasserie la plus jubilatoire. Il avait un long plan dans "Conan" avec plusieurs changements de ton et tout à coup un aparté intime en parlant de la mère d'un déserteur qui lui casse les pieds: "Vous trouvez qu'elle me ressemble?", question dangereuse à laquelle son subordonné ne peut pas répondre. Je crois que j'ai tourné 15 prises, toutes phénoménales, juste pour le plaisir. Il inventait des dérapages foudroyants qui tout à coup s'arrêtaient net, comme entraîné par son délire verbal, faisant alterner des ordres et des impressions délirantes.
Je l'avais comparé à un musicien de jazz qui cherche de prise à prise à se renouveler, ajoutant une harmonie, un accord, peaufinant une nuance. Ou, au contraire, accélérant brusquement le tempo, toujours surprenant, toujours juste. Profondément juste. Regardez comme il se décale par rapport à Lino Ventura dans "Les tontons flingueurs" (Il a rendu culte "Ah je m'attendais à cet humour de prognathe, à cet esprit Louis Philippard").
Il pouvait aussi être bouleversant de retenue amusée, de délicatesse mélancolique, de tendresse comme dans le sublime "Je t'aime, je t'aime" d'Alain Resnais qu'il retrouva dans "Coeurs". Je l'ai vu génial au théâtre, passant naturellement de Vitrac ("Victor") à Brisville ("Le souper") en passant par Guitry et Pinter et il a illuminé tant de films et je garde un faible pour "Aide-toi et le ciel d'aidera" de François Dupeyron.
Mais je n'ai envie d'égrener des titres. Plutôt me souvenir de tous ces moments d'enchantement (il y avait du magicien et aussi beaucoup d'enfance) passés à ses côtés. A l'écouter parler de manière hilarante de ses débuts imitant tel ou tel acteur ou m'évoquer son étonnement d'avoir été viré d'un film "parce qu'il n'était pas assez connu" par quelqu'un dont il ignorait le nom. Il avait la foi et il était d'une grande rigueur morale qu'il dissimulait, suprême élégance, derrière une allure distraite, une drôlerie chaleureuse. On ne pouvait que tomber en amitié avec lui et on savait que c'était pour la vie.
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