Essai nucléaire d’Oppenheimer : 78 ans après, une étude révèle l’ampleur des retombées radioactives
Le 16 juillet 1945, un champignon atomique s’élève dans le ciel du désert du Nouveau-Mexique (Etats-Unis). Le lieu, une étendue sablonneuse aride et désertique, a été choisi par l’équipe du projet Manhattan - des scientifiques et des militaires américains menés par le physicien Robert Oppenheimer - pour faire exploser "Gadget", la première bombe atomique de l’histoire. L’essai, nommé "Trinity", est aussi l’apogée d’Oppenheimer, le film de Christopher Nolan en salles depuis le 19 juillet et qui retrace la vie du scientifique.
Combien d’Américains ont-ils alors été affectés par les cendres et les particules radioactives véhiculées par l’explosion ? L’ampleur du nuage radioactif propagé durant ce test historique n’avait jamais été précisément mesurée. Jusqu’à la publication, jeudi 20 juillet, d’une étude menée par une équipe de recherche du laboratoire Science & Global Security, de l’Université de Princeton, où Robert Oppenheimer a vécu et enseigné.
Publiés sur Arxiv, un site de prépublication scientifique, ces travaux n’ont pas encore été relus par des pairs ni publiés dans une revue officielle. S’ils pourraient donc être amendés, ils révèlent toutefois que le nuage et ses retombées provoqués par l’explosion de la première bombe atomique ont voyagé sur 46 États américains, jusqu’à franchir les frontières du Canada et du Mexique. Un impact bien plus important que ce que les estimations des responsables du projet Manhattan et les quelques relevés disponibles jusqu’à présent - qui étaient limités au Nouveau-Mexique et 24 heures seulement après l’explosion - laissaient penser.
Pour arriver à ces conclusions, l’équipe de recherche de Princeton, menée par le physicien français Sébastien Philippe, a utilisé un logiciel de modélisation, mais aussi de nouvelles données météorologiques historiques, inexistantes en 1945. Ce travail leur a permis de reconstruire, heure par heure, la circulation de l’air au moment où Oppenheimer et ses équipes ont appuyé sur le détonateur. Ils ont ainsi pu suivre le nuage radioactif durant les 10 premiers jours de son voyage dans l’atmosphère.
Le débat sur les conséquences sanitaires relancé ?
Soumise à une grande revue scientifique, l’étude met en évidence des "dépôts radioactifs importants" au Nouveau-Mexique où, à cause des conditions météorologiques, le nuage provoqué par "Gadget" est revenu après sa diffusion. Ces travaux font également part de dépôts importants dans le Nevada, l’Utah, le Wyoming, le Colorado, l’Arizona et l’Idaho, ainsi que sur des dizaines de terres indiennes tribales reconnues par le gouvernement fédéral des Etats-Unis. "L’explosion de Trinity a été particulièrement polluante, du fait de la puissance de la bombe, relativement forte par rapport aux essais ultérieurs, et surtout à cause de sa position, sur une tour très basse, ce qui génère plus de retombées", souligne Sébastien Philippe, interrogé par L’Express.
Ces travaux, qui retracent également les effets de 93 autres essais nucléaires américains menés par la suite dans l’Etat du Nouveau-Mexique, pourraient participer à nourrir le débat autour des impacts sur la santé de ces explosions nucléaires, et en particulier la première d’entre elles. "Notre étude montre que les effets de Trinity sur la santé pourraient aller bien au-delà de ce qui a déjà été montré lors d’une campagne d’études scientifiques menées à la fin des années 1990", abonde Sébastien Philippe.
Environ 500 000 personnes vivaient dans un rayon de 250 kilomètres autour du site, d’après les relevés de l’état civil américain. Certaines familles habitaient même à une vingtaine de kilomètres seulement, selon une des principales associations de victimes de Trinity, Tularosa Basin Downwinders Consortium. Et pourtant, aucun civil n’a été prévu du test, et aucun n’a été évacué. Les conséquences sanitaires pourraient avoir été considérables, même si elles sont encore mal évaluées, faute de données précises jusqu’à maintenant. Néanmoins, la mortalité infantile enregistrée en 1945 - année du test - était 38 % plus importante qu’en 1946 et 57 % plus forte qu’en 1947, selon le département de Santé de l’Etat du Nouveau-Mexique. La cartographie établie par l’équipe du laboratoire de Science & Global Security ne permet pas directement d’établir le risque encouru pour la santé. "Mais nos résultats pourront être utilisés pour affiner le niveau de contaminations des Américains et des produits agricoles touchés par les nuages radioactifs", précise Sébastien Philippe.
Depuis la sortie d’Oppenheimer, de plus en plus de voix se font entendre pour revoir les conditions de compensation des victimes des essais nucléaires aux États-Unis. "78 ans après l’essai sur lequel ce film est centré, le Nouveau-Mexique continue de faire face à des dommages collatéraux de Trinity", a déclaré le sénateur du Nouveau-Mexique, Ben Ray Luján, à la sortie du film. Le Radiation Exposure Compensation Act, la législation votée dans les années 1990 et toujours en vigueur, ne prend en compte que les essais menés à partir des années 1950. Ainsi, sauf quelques rares exceptions, aucune victime des retombées radioactives de Trinity n’a été dédommagée, malgré plusieurs propositions de loi ces dernières années, notamment portées par le sénateur du Nouveau-Mexique.