Mathilde Berger-Perrin : "Pour réduire les inégalités femmes-hommes, capitalisons les retraites"
Le constat est sans appel : en France, les femmes sont moins riches que les hommes. Elles gagnent en moyenne un salaire 22 % inférieur, écart qui se resserre à 5,3 % à poste égal. À la retraite, cet écart passait à 28 % en 2018, d’après la Drees. Dans ces conditions, comme le souligne Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, le mariage est hélas la meilleure des sécurités pour les femmes : parce que le mari gagnera davantage, et parce que les pensions de réversion (fraction de la retraite du conjoint décédé) iront davantage aux femmes, elles qui ont une espérance de vie de trois ans supérieure aux hommes.
La nouvelle réforme n’est vouée qu’à réduire les inégalités à la marge. Face à cet enjeu, et face au risque d’explosion à long terme de la dette publique du fait de notre système de retraites par répartition, la retraite par capitalisation reste un tabou. Le député Benjamin Haddad (LREM) l’utilise même comme un épouvantail devant Alexis Corbière (LFI). C’est l’éléphant dans la pièce : pourtant, les femmes ont tout intérêt à se tourner vers ce système, et à investir.
Quand on est une femme, se tourner vers l’Etat pour espérer gagner plus a quelque chose du syndrome de Stockholm. La réitération par sept fois entre 1946 et 2014 de lois sur l’égalité des salaires ne comble que lentement les écarts de salaire. L’impossible place en crèche ou son coût trop élevé dissuade de travailler à plein temps : 79,5 % des personnes à temps partiel sont des femmes, et la proportion du temps partiel augmente avec le nombre d’enfants à charge.
Est-ce que l’Etat y peut vraiment quelque chose ? L’inégalité n’est pas toujours le signe d’une discrimination. Les femmes prennent aussi des voies moins lucratives parce que s’exerce leur choix, là où dans des pays plus pauvres et autoritaires, une carrière d’ingénieure ou de médecin est un sauf-conduit pour l’autonomie.
Le problème n’est pas la retraite. C’est un monde du travail qui s’adapte mal à la parentalité, des systèmes de garde imparfaits et des comportements misogynes qui persistent. Il y a tant à changer qu’il vaut mieux, quand on est une femme, assurer ses arrières sans attendre, et investir dans son futur.
Quand les femmes investissent, c’est le monde qui va mieux.
"Dans un système par capitalisation, c’est chacun pour soi. Et […] ce ne sont pas les femmes qui vont gagner", avance Mme Mailfert. Pourtant, la retraite par capitalisation est une chance pour pallier des inégalités subies durant la carrière, et réduire les écarts de richesse. Mme Mailfert ne fait qu’entretenir un vieux stéréotype : la finance, c’est pour les hommes. Il n’y a pourtant aucune barrière à l’entrée : on peut se faire discriminer à l’embauche, mais l’argent sur les marchés financiers n’a ni odeur, ni sexe. D’autant qu’en moyenne, les femmes opèrent des investissements plus responsables que les hommes et plus rentables à long terme.
Quant au "chacun pour soi", rien n’est moins sûr. Quand les femmes investissent, c’est le monde qui va mieux. En investissant au même rythme que les hommes, elles représenteraient 1870 milliards de dollars d’investissement responsable ! Car 66 % des femmes préfèrent investir dans des acteurs dont elles partagent les valeurs. La retraite par capitalisation permettrait de se constituer une prévoyance, tout en finançant le progrès social. Des produits d’épargne féministes "gender lens feminists" émergent, dédiés à des acteurs inclusifs et paritaires. Qui sait, si nos grands-mères avaient investi, on aurait peut-être déjà financé la recherche contre l’endométriose ?
Ailleurs, l’investissement est une priorité féministe : c’est le "financial feminism". En France, où l’argent gêne et le féminisme a un terreau anticapitaliste, on s’empêche d’y penser. Or, le vrai caillou dans la chaussure des femmes, c’est le manque de culture financière qui leur permettrait de sauter le pas. Seules 25 % des Françaises se disent prêtes à investir, creusant les inégalités de richesse, et laissant aux hommes un domaine qui structure notre monde.
Après des décennies à attendre que l’Etat nous émancipe, allons-nous nous lier les mains pour qu’il assure notre subsistance, passée la soixantaine ? Introduire une dose de capitalisation dans les retraites, c’est mettre un peu plus entre les mains des femmes la valeur qu’elles ont sur le marché du travail. C’est leur donner un filet de sécurité pour choisir des vies qui leur correspondent davantage, sans peur du (sur) lendemain. C’est aussi libérer des investissements plus responsables, et de plus long terme. Enfin, c’est déplacer la responsabilité de leur subsistance vers l’économie réelle, et non vers les générations futures. La vie est trop courte pour espérer un monde parfaitement juste envers les femmes, en revanche, elle est assez longue pour que les marchés financiers leur profitent.