Demain, allons-nous manquer d’eau ? Les solutions de l'hydrologue Emma Haziza
À quel point sommes-nous dépendants de l’eau en termes de nourriture et d’énergie ?
Une grande partie de notre énergie et toute notre alimentation cachent de l’eau. Une tasse de thé par exemple contient virtuellement 100 à 150 litres d’eau, si l’on prend en compte le séchage du thé, sa transformation, son transport… Un Européen moyen consomme par jour entre 5.000 et 7.000 litres d’eau cachée dans l’assiette. Dans les rayons des supermarchés, des milliards de mètres cubes d’eau sont cachés.
Cette eau vient souvent d’ailleurs, beaucoup de pays sont incapables de subvenir à leurs besoins. Je pense notamment à l’Égypte qui est totalement dépendante du blé, ou encore à la Tunisie qui dépend des apports alimentaires extérieurs. Cela pose une question clé, en termes de vulnérabilité : comment importer de l’eau si elle vient à manquer dans des lieux traditionnellement riches en eau ? C’est ce qu’on voit en Amérique du Nord.
Les géants de l’eau, comme le Canada, verront dans un futur proche leur production de denrées agricoles chuter et connaîtront une pression très forte sur l’eau.
Pour l’énergie, les barrages électriques sont une énergie propre mais ils déstructurent l’équilibre du cours d’eau. L’apport sédimentaire à l’aval augmente, des poissons meurent… Et les barrages se vident de plus en plus. Le charbon et le pétrole ont aussi besoin d’une quantité d’eau très importante pour être extrait et injecté. Dans tous les processus, des quantités très importantes d’eau sont cachées.Quelles sont les formes d’énergie peu consommatrices en eau ?
Le solaire et l’éolien, même s’ils posent d’autres problèmes écologiques puisqu’ils nécessitent des matériaux de plus en plus rares et difficiles à obtenir. Mais ces formes d’énergie ne s’appuient pas sur l’eau.n Comment les villes peuvent-elles s’adapter aux sécheresses ? La sobriété énergétique et l’utilisation du solaire et de l’éolien sont des solutions. Il faut également créer de l’inertie thermique dans les bâtiments, pour éviter qu’ils puissent trop se refroidir ou se réchauffer. La végétalisation des villes est ensuite essentielle. Les arbres sont les meilleurs climatiseurs naturels. Il faut créer des forêts partout dans les villes afin de diminuer la température au sol et de limiter les îlots de chaleur.Les politiques publiques sont-elles sur la bonne voie ?
Des actions sont en cours, à Paris par exemple où l’on projette de replanter des arbres, ou à Bordeaux, qui souhaite implanter des petites forêts dans la ville. Mais c’est encore à l’état de projets, et c’est loin de la réalité d’aujourd’hui. Pourtant, chaque jour avance, et chaque jour nous fait entrer un peu plus dans la nouvelle histoire du changement climatique. On doit collectivement réfléchir pour accélérer ces politiques, contrer les effets du réchauffement climatique et transformer ce qui doit l’être.Comment les agriculteurs peuvent-ils s’adapter aux sécheresses ?
Tout ce qui permet de récupérer de l’eau de pluie est intéressant. Les deux tiers de la pluie s’évaporent, c’est donc de l’eau que l’on perd. Autant la récupérer pour qu’elle serve à l’irrigation locale. Mais il ne s’agit pas de prélever de l’eau dans les nappes phréatiques. Elles sont fragiles, elles manquent déjà d’eau et sont sursollicitées. Les bassines sont un non-sens.
Prélever de l’eau non polluée, la stocker en surface, pour qu’elle s’évapore dans des quantités très importantes – le taux d’évaporation peut atteindre les 70 % en cas de canicule – n’a pas d’intérêt.
D’ici cinq ans, ces nappes seront vides, puisqu’elles ne pourront plus se recharger. En suivant ce modèle, l’Australie et la Californie courent à leur perte. Il faut trouver des solutions durables, comme les réservoirs d’eau de pluie sur les parcelles agricoles.La dessalinisation est-elle une solution d’avenir ?
C’est une solution pour les îles. Belle Île, en France n’a pas eu d’autres choix en 2005 que de désaliniser l’eau de mer. Ça a coûté tellement cher à la commune de ne plus avoir de l’eau dans les robinets - des millions d’euros pour faire venir quelques centaines de milliers de litres d’eau par bateau – que la dessalinisation a été une solution.
Mais ce processus consomme énormément d’énergie. Derrière la dessalinisation se cache une facture énergétique très lourde. Elle nécessite beaucoup de pétrole ou d’électricité. Une grande quantité de produits chimiques est souvent rejetée dans le milieu naturel, et les rejets de saumure détruisent le milieu naturel.La qualité de l’eau sera-t-elle détériorée dans les prochaines années ?
Elle l’est déjà, partout, et ça va s’aggraver. 95 % de notre eau sale finit dans les fleuves et rivières du monde entier, sans être nettoyée. Tous les cours d’eau sont contaminés par nos produits domestiques. Il est impératif de limiter au maximum l’usage de produits domestiques destructeurs du milieu naturel. C’est une prise de conscience que la société doit avoir : l’eau que l’on salit finit toujours dans les rivières. En France, elle est souvent nettoyée dans des stations d’épuration mais ce n’est pas le cas dans tous les pays du monde. À l’heure où les ressources en eau se raréfient, nous devons sauvegarder sa qualité.
Margot Favier