Pillages, barrages, incendies : pourquoi la Guadeloupe s'embrase
Magasins dévalisés, gendarmeries assiégées, véhicules calcinés, barricades dressées sur les routes, et même tirs à balles réelles sur les forces de l’ordre : depuis plusieurs jours, les scènes de chaos se succèdent en Guadeloupe. Au point qu’Emmanuel Macron s’est inquiété, ce lundi, d’une « situation très explosive ».
1. « Pris en otage »« Cela a vraiment dégénéré dans la nuit de mercredi à jeudi, témoigne une journaliste installée sur l’île depuis une dizaine d’années. On s’est réveillés jeudi dans une autre ambiance : casses, scènes de pillages, incendies… À Pointe-à-Pitre, le nombre de commerces cambriolés, cassés, est impressionnant ».
— Guadeloupe la 1ère (@guadeloupela1e) November 22, 2021Avec l’instauration du couvre-feu, et l’arrivée des renforts venus de métropole – parmi lesquels 50 membres du Raid et du GIGN –, « la nuit de dimanche à lundi s’est révélée un peu plus calme que les autres, avec moins d’exactions. On a l’impression que les syndicalistes, invisibles depuis trois jours, ont réinvesti les barrages ».
D’après le décompte, ce lundi, de Sébastien Lecornu, le ministre des Outre-mer, les violences ont donné lieu à 95 interpellations au total. Ecoles et services préfectoraux sont restés fermés par mesure de précaution.
« La population n’a pas peur, mais elle se sent prise en otage. Les gens ne peuvent pas aller travailler, certains sont empêchés de se faire soigner ou de se rendre à leur dialyse, poursuit la journaliste. Des voix commencent à s’élever pour dire : “On en a déjà assez bavé avec le Covid, on commence à s’en sortir, les entreprises, le tourisme redémarrent et là, la Guadeloupe est à feu et à sang, avec des gens bloqués chez eux !” »
2. Les raisons de la colèreLe mouvement est parti d’un appel à la mobilisation contre l’obligation vaccinale des soignants, dans un territoire où moins de 50 % de la population a reçu une première injection de sérum. De nombreuses voix s’étaient élevées localement pour exiger un report de cette mesure. En vain.
Olivier Serva, député LREM de Guadeloupe, fustige une « application mécanique » du cadre dicté depuis Paris, qui a débouché selon lui sur « des absurdités » – comme la fermeture complète d’un service de psychiatrie dans une clinique, faute de personnel immunisé.
Chômage endémique – un jeune sur trois n’a pas d’emploi sur l’île –, coût très élevé de la vie, salaires trop bas, hausse des prix de l’énergie… Les raisons de la colère sont multiples et remontent « à plusieurs années », assure le responsable syndical, tout en pointant aussi « le manque de moyens et de matériel pour faire face à la crise sanitaire ».
À cette « souffrance qu’il faut entendre » s’est greffée « un mouvement émeutier fait de casseurs, qui profitent de la scission sociale pour piller et détruire », ajoute le député Olivier Serva.
3. Comment sortir de la crise ?Le déploiement de policiers et gendarmes supplémentaires (200 au total) venus de métropole a été diversement apprécié. « Au lieu de discuter et de négocier, le gouvernement envoie des forces de répression. Ce n’est pas une solution », grince Rony Tillé, de la CGTG.
Ce lundi soir, Jean Castex a justement convoqué les élus locaux à une réunion de crise. À l’issue de cet échange, le Premier ministre a manié la carotte et le bâton, entre condamnation « avec la plus extrême fermeté » des violences, appel « au calme » et engagement à « un dialogue nécessaire pour entendre et comprendre nos concitoyens qui s’interrogent de bonne foi ».
Une « instance » va notamment être créée pour « convaincre et accompagner individuellement, humainement » les professionnels tenus de se faire vacciner.
— Jean Castex (@JeanCASTEX) November 22, 2021Suffisant pour calmer la colère ? Pas sûr. « Les Guadeloupéens attendent des réponses à leur détresse économique », reprend Olivier Serva, qui participait hier à la réunion initiée par Matignon. « Ce ne sont pas des caprices, martèle encore le député LREM. Il faut y vivre pour le voir et le croire ».
Sophie Leclanché, Maxime Escot et Stéphane Barnoin