Décibels et looks agressifs : comment le metal s'est taillé un univers à part dans le rock
[Article initialement publié en février 2016]
Le metal, Gérôme Guibert est tombé dedans adolescent. Aujourd’hui sociologue, ilatteste en toute objectivité qu’il n’y a pas que des décibels obtus qui se bousculent entre les deux oreilles des amateurs d’un genre musical décrié, voire méprisé.
Les préjugés sur le metal sont-ils toujours négatifs ?
Le metal reste globalement mal vu. Il faut avant tout chercher l’explication dans la méconnaissance. Les enquêtes culturelles se suivent et se ressemblent : si les jeunes générations n’aiment pas l’opéra et les vieilles générations, le rap, les unes et les autres détestent le metal. C’est le seul genre à faire autant l’unanimité contre lui, jeunes et vieux, donc, mais aussi hommes et femmes, riches et pauvres. Snobé, marginalisé, le metal a cependant ses fans, 10 % environ par génération. Autrement dit, dans la mesure où, en vieillissant, on garde les goûts musicaux de sa jeunesse, ce sont 10 % des gens qui en écoutent. Les autres bloquent sur la puissance du son ou trouvent son imagerie ridicule ou dangereuse.
L’Amérique profonde le jugeait même délétère ?
Né outre-Manche dans les années 1970 avec Black Sabbath, Deep Purple, Led Zeppelin ou Uriah Heep, le heavy metal connaît le succès outre-Atlantique où, porté par Aerosmith, Mountain, Blue Oyster Cult ou Ted Nugent, il remplit des stades et multiplie les festivals. Les textes, l’imagerie, la surenchère sonore bousculent, dans les années 1980, la bien-pensance de l’Amérique très pieuse qui a porté au pouvoir le Parti républicain. En 1985, le Parents Music Resource Center(PMRC) est créé. Ce groupe de pression entend dénoncer l’omniprésence du sexe, de la violence, du satanisme, de l’alcool et des drogues dans l’univers de la musique populaire. Le rap et le heavy metal sont expressément visés, sans les confondre toutefois. Le rap, c’est la musique des autres, des Afro-Américains enl’occurrence, alors que le heavy metal plaît à leurs propres enfants ! Le PMRC a ainsi accusé des groupes d’incitation à la drogue ou à la vénération de Satanà travers des messages subliminaux portés par leurs chansons.
Il y avait aussi ces soupçons de relents de fascisme…
La fascination pour la rhétorique totalitaire n’est pas l’inspiration dominante, loin s’en faut. Il n’y a, dans le metal, proportionnellement pas plus de gens d’extrêmedroite que dans l’ensemble de la société. À la différence du punk ou du reggae, l’engagement politique ne fait pas recette dans le metal, hormis quelques exceptions comme Trust. Son problème tient à ce que le second degré n’est perçu que des seuls fans ou presque. Quoi qu’il en soit, son imagerie puise essentiellement dans l’heroic fantasy. Ces soupçons de totalitarisme sont d’autant plus paradoxaux que le heavy metal a, à l’origine, à voir avec la contre-culture américaine. L’étiquette « heavy metal » renvoie à un personnage de William S. Burroughs. « Heavy Metal Kid » est présent dans plusieurs romans de cet auteur de la Beat Generation.
Et d’incitation supposée à la violence ?
Les premières enquêtes sur le metal ont été menées par des psychologues qui s’ingéniaient à trouver des corrélations avec l’échec scolaire et la violence. Ces arguments souvent réfutés ont été resservis à l’identique ou presque à l’encontre des jeux vidéo. Metal, images télévisuelles, jeux vidéos, aucune étude scientifique n’a attesté que des produits culturels pouvaient directement, sans autre médiation, menacer l’équilibre mental d’un individu. Le public du metal est même, au-delà des apparences, très apaisé, y compris au pied de la scène. Au sein du « mosh pit », la violence physique de la danse est très codifiée. J’ai vu plusieurs fois un groupe de fans s’arrêter de bouger pour chercher des lunettes ou un portefeuille à terre.
Par sa culture outrancière, le metal entretient une marginalité constitutive ?
Les « metalleux » se veulent une communauté à part. Forte de ses signes de ralliement, celle-ci échappe à la reconnaissance médiatique comme à la programmation des salles labellisées ministère de la Culture. Dans les locaux de répétition, les groupes de metal sont, en revanche, surreprésentés. À part, cette communauté se veut cependant très ouverte. Rob Halford, le chanteur de Judas Priest, qui a fait son coming out en 1998, a pu juger de cette hypertolérance. Il redoutait d’être ostracisé par les fans, confondant lui aussi les représentations du metal, sur les pochettes ou dans la musique, avec les valeurs des metalleux. Or, au-delà des questions ethniques, de rapport de genre ou de sexe ou de rapport de classe ou encore des convictions religieuses, c’est le partage de la passion du metal qui compte. Le metal ddoit à cette hyper tolérance d’avoir, depuis les années 1990,conquis l’ensemble du spectre social.
Quelle est la typologie du public du metal ?
Dans Heavy Metal : a Cultural Sociology, paru en 1991, la sociologue américaine Deena Weinstein oppose les cols bleus du metal aux cols blancs hippies aux goûts plus conceptuels. Issus des milieux populaires, les fans de metal apprécient la puissance physique du son et la technicité qui font écho aux valeurs ouvr ières. D’où le guitar hero, figure centrale du heavy metal. Le public a évolué avec l’arrivée de nouvelles générations de fans qui ont connu l’ascension sociale. Au Hellfest (*), préados et sexagénaires se côtoient dans la même ferveur. Si la moyenne d’âge est de 27/28 ans, un quart des fans a plus de 40 ans. Les femmes sont sous-représentées, à peine 20 % des fans. Sinon, on va du sans-diplôme au doctorat avec un niveau d’étude moyen situé à bac + 2 ou 3. Le look est un bon indicateur du niveau d’études. Les plus diplômés ont une allure plus discrète. La plupart des fans sont issus des classes populaires et moyennes. Enfin, la passion est telle quecertains fans peuvent cocher jusqu’à une cinquantaine de dates par an.
Et la typologie des contempteurs du metal ?
À la base de la polémique autour du Hellfest en 2008, il y avait le très maurassien Cercle des Trois Provinces et d’autres associations catholiques et intégristes très en vue lors de la Manifestation pour tous. Des militants qui se revendiquent del’extrême droite, du Rassemblement pour la France de Philippe de Villiers et la droite de la défunte l’UMP étaient aussi de la partie. Culture barock et gothiqueflamboyant sous-titré La musique extrême : un écho surgi des abîmes de l’abbé Benoît Domergue pourrait être leur livre de chevet…
(*) Festival annuel organisé sur trois jours en juin (les 21, 22 et 23 cette année) à Clisson, dans la Loire-Atlantique, qui avait attiré 220.000 spectateurs en 2017.
Jérôme Pilleyre
Sociologue. Né le 20 mai 1970 à Redon (Île-et-Vilaine), Gérôme Guibert est maître de conférence à Paris III Sorbonne nouvelle. Il est l'auteur de La Production de la culture. Le cas des musiques amplifiées en France, Irma/Seteun, 2006, et, avec Dominique Sagot-Duvauroux, Musiques actuelles : ça part en live. Analyse économique d’une filière culturelle, DEPS-Ministèrede la culture, Irma, 2013.