Louis-Ferdinand Céline et ses avocats : une défense à crédit
Qu’en penserait Boualem Sansal ? En 1948, Louis-Ferdinand Céline émet cette hypothèse : "Nous qui sortons de prison, nous sommes plus près que les autres hommes de la vérité des choses et des événements." On connaît le début de l’histoire : en juin 1944, Céline, sa femme Lucette et leur chien Bébert filent vers Baden-Baden, puis Berlin, et enfin Sigmaringen. Alors que leur appartement parisien a été pillé, leur fuite les mène jusqu’au Danemark où il y a, comme on le sait, quelque chose de pourri. En avril 1945, au titre de l’article 75 du Code pénal, un mandat d’arrêt est délivré en France contre le pamphlétaire shakespearien. En décembre de la même année, il est emprisonné à Copenhague – il passera un peu moins d’un an et demi en détention. Libéré, il s’installe à Klarskovgaard dans la propriété de son avocat danois Thorvald Mikkelsen (malgré la générosité constante de ce dernier, Céline le surnommera "Bobarsen" et lui reprochera sa "jeanfoutrerie" et son "hurluberluterie fainéante et prétentieuse"). A Klarskovgaard, l’humeur n’est pas à la bamboche : Céline boit de l’eau et se nourrit de nouilles, de porridge et d’anchois. Le climat rude et ce régime sec ne refroidissent pas sa fureur : il veut absolument être amnistié, et doit pour cela se trouver en France un as du barreau – c’est ici que commence ce captivant volume de correspondance où Céline, parfois lucide, est le plus souvent en roue libre.
Ne voulant pas d’un "évasif merdeux comme Saudemont", l’écrivain maudit jette son dévolu sur Albert Naud. Le pauvre va en voir des vertes et des pas mûres : si Céline le flatte par devant, il le traitera par derrière de "guignol", de "rigolo de salons", ou encore de "brave mec mais cabotin comme tous". Tel Nicolas Sarkozy dans Le Journal d’un prisonnier, Céline s’identifie au Christ et au capitaine Dreyfus. Plus original et plus chic : il s’imagine bien assassiné comme le duc d’Enghien (fusillé dans les fossés de Vincennes en 1804). N’ayant pas de suite dans les idées, il envisage de s’installer en Irlande ou aux Etats-Unis, puis à Bruxelles ou à Genève. Pourquoi pas en Argentine ? Son projet le plus loufoque : devenir gouverneur de Saint-Pierre-et-Miquelon ! Souffrant de plusieurs pathologies, l’écrivain-médecin explique sérieusement qu’il souffre d’une mystérieuse maladie qu’on n’avait plus vue au Danemark depuis deux siècles. Dans une langue enflammée, tantôt flamboyante tantôt bouffonne, il ne cesse de fustiger ce "procès en sorcellerie" qu’on lui inflige injustement, cette "chasse à courre" dont il est le gibier. Quand il ne charge pas l’ensemble des journalistes ou Guy de Girard de Charbonnières, ambassadeur de France au Danemark (un "fou", un "chien enragé"), il n’a pas de mots assez durs contre les Français en général et Jean-Paul Sartre plus précisément : "J’ai un certain nombre de fessées bien prêtes… Je vous assure que ce sera servi ! Et chaud ! Le petit Sartre en particulier retient mon attention…" Sartre est ensuite gratifié de divers noms d’oiseaux : "petit salopard", "petite saloperie", "enculé", etc. Ça ne vole pas toujours haut.
L’auteur de Bagatelles pour un massacre se lance par moments dans des explications entortillées sur son antisémitisme passé. Il faut lire cette longue lettre logorrhéique datée du 18 juin 1947, où il semble d’abord faire amende honorable : "Or je me suis persuadé par l’expérience hélas que l’antisémitisme ne menait à rien et qu’au surplus il n’avait plus aucune raison d’être." Il prétend s’être fait avoir par une "duperie" : "Malheur au sincère qui s’y mouille ! C’est une farce abjecte. Je ne pardonnerai jamais aux Allemands d’avoir dressé ce panneau électoral en parfaite connaissance de l’escroquerie qu’ils commettaient…" Si Céline renie en apparence son antisémitisme, c’est pour mieux prendre des accents racistes : "Le Juif lui-même est entièrement débordé, noyé par le Noir, le Jaune, le Métis (ou à la veille de l’être) et les frénésies matérialistes…" Il est moins confus quand il s’agit de régler ses comptes avec son éditeur, Denoël, avec lequel il aimerait résilier son contrat. Autre sujet sensible : les frais d’avocat. Le 15 décembre 1949, un Céline d’humeur clownesque écrit à Naud : "Oh pour les honoraires vous savez je vous donne volontiers tout ce que j’ai ! Je ne vous refuse rien ! Diantre ! C’est un testament à la Villon !" Il n’en fera évidemment rien.
Un an plus tôt, Céline a fait entrer dans la danse de sa défense un autre conseil : Jean-Louis Tixier-Vignancour. Naud se méfie de Tixier-Vignancour, un soi-disant "ami de longue date" dans lequel il voit quand même un "antisémite notoire" et un "énergumène". A l’image de Marcel Proust jouant avec les nerfs de ses deux éditeurs (comme on le voit dans sa correspondance avec Bernard Grasset et Gaston Gallimard), Céline va s’amuser à monter ses deux avocats l’un contre l’autre, en les valorisant et les snobant à tour de rôle. Tixier-Vignancour le contrarie, puis il coupe les ponts avec Naud, qui a pourtant monté tout le dossier. A l’arrivée, si l’on en croit les lettres, c’est Tixier-Vignancour qui emporte le morceau : en avril 1951, Céline sort vainqueur de son procès. Cela provoque la consternation des communistes, qui l’ont calomnié autant qu’ils ont pu. L’Humanité titre : "Louis-Ferdinand Céline, agent de la Gestapo et glorificateur des chambres à gaz nazies, est amnistié." Tout à sa joie, Céline a les yeux de Chimène pour Tixier-Vignancour, si l’on en croit cette déclaration débridée : "A la hâte, je vous réitère le témoignage de toute mon affectueuse gratitude – vous êtes un athlète du Droit – éblouissant – et un preux de Navarre – un fils d’Henri IV ! tout ! le cœur ! l’habileté ! la bravoure ! le panache ! la mansuétude ! Quelle merveilleuse rencontre de vous connaître ! Car enfin miracle il semble ! Et vous êtes l’astrologue, sorcier grigri !"
Tout le monde n’est pas sur le même nuage. Le 25 octobre 1951, Naud envoie à Céline une lettre très touchante où on le sent blessé : "Vous vous êtes conduit avec moi comme le plus égoïste et le plus ingrat des petits bourgeois qu’il m’arrive de défendre. Seul un petit bourgeois est capable d’exploiter à ce point un avocat. Je ne compte pas le temps que j’ai perdu pour vous, tout l’argent que j’ai dépensé en timbres-poste et en copies de pièces. Ce serait mesquin. Je n’espérais rien de vous, pas un centime, pas un cadeau. La joie de vous sauver me suffisait." Il ajoute : "Dites-vous bien que votre sort s’est décidé devant la Cour de Justice, et pas ailleurs. Et là, j’étais seul, Tixier-Vignancour ne s’étant montré à mes côtés le jour de l’audience que pour les besoins de sa publicité. Amnistié, vous rentrez en France. Pas un mot de remerciement, bien entendu ; pas la moindre nouvelle. De tous côtés, on me demande : et alors Céline, vous l’avez vu ? où est-il ? J’ai l’air d’une andouille." Naud ne sera jamais payé. Pas plus rémunéré, Tixier-Vignancour aura droit pour sa part à deux livres dédicacés (L’Ecole des cadavres et Féerie pour une autre fois) et à... un vieux napperon jadis brodé par la mère de l’écrivain. Céline avec ses avocats ? Un voyage au bout de l’arnaque.
Lettres à ses avocats français 1947-1953 par Louis-Ferdinand Céline. Les Cahiers de la NRF/Gallimard, 322 p., 22 €.