Un week-end à Rome : Bernini sous l’aile des Barberini
L’histoire racontée ici n’est pas seulement artistique : c’est un récit de pouvoir. Au XVIIᵉ siècle, la famille Barberini accède au sommet lorsque, en 1623, Maffeo Barberini devient pape sous le nom d’Urbain VIII. Son pontificat va alors voir Rome se muer en un gigantesque chantier. Architecture, sculpture, peinture : tout devient langage politique et spirituel. Et Gian Lorenzo Bernini (1598-1680), dit le Bernin, jeune prodige déjà remarqué, en devient le principal interprète. C’est l’objet de l’exposition d’ampleur déployée dans les galeries nationales d’art ancien du palais Barberini, à Rome, orchestrée par Andrea Bacchi et Maurizia Cicconi : montrer comment le sculpteur et la dynastie se sont mutuellement façonnés. Les Barberini offrent au jeune homme des commandes prestigieuses ; lui leur rend une image de grandeur et de splendeur qui restera à la postérité. Portraits, bustes, dessins préparatoires ou sculptures dessinent les étapes clé de cette alliance fertile et rappellent que ce mécénat hors du commun a fait office de tremplin pour un artiste aussi précoce que virtuose.
Gian Lorenzo est âgé d’à peine 20 ans quand il sculpte Enée, Anchise et Ascagne. Déjà dramatique, la composition, qui voit le héros troyen fuir la ville en flammes en portant son père, annonce le style flamboyant qui fera la renommée du sculpteur. Deux ans plus tard, il poursuit dans la même veine avec Le rapt de Proserpine, où le marbre semble se transformer en chair sous les doigts de Pluton qui enlève la déesse. Mais c’est sous Urbain VIII que la carrière de Bernini prend une dimension monumentale, à travers les grands projets romains financés ou encouragés par les Barberini.
Au centre de cette constellation se trouve le gigantesque Baldacchino de Saint-Pierre, élevé sous la coupole de la Basilique. Ses colonnes torsadées de bronze, hautes de près de trente mètres, sont ornées d’abeilles – l’emblème héraldique de la lignée. Le Bernin est aussi un maître du portrait. Les bustes qu’il réalise pour les élites romaines deviennent de véritables scènes psychologiques. Celui qu’il façonne à l’effigie d’Urbain VIII en est un exemple frappant : le pontife semble prêt à parler, le regard animé, la bouche légèrement entrouverte. Une capacité à saisir l’instant que l’on retrouve dans sa représentation de Costanza Bonarelli : la jeune femme a les cheveux défaits, la chemise largement échancrée.
L’ascension des Barberini, si magistralement servie par l’artiste, ne va pourtant pas sans polémiques, sa fortune et son influence suscitant les pamphlets. Ils sont notamment accusés d’avoir fondu des bronzes antiques à l’usage de leurs propres projets et à Rome, on ironise : "Quod non fecerunt barbari, fecerunt Barberini" – "Ce que les barbares n’ont pas fait, les Barberini l’ont fait". Le règne de la famille s’est érigé en système : elle commande, paye, organise. Autour de Bernini gravitent peintres, architectes et décorateurs qui participent à la construction de l’image baroque d’une cité triomphante, théâtrale, profondément politique. Le palais lui-même en témoigne avec, au plafond, le spectaculaire Triomphe de la divine providence de Pietro da Cortona, qui célèbre la gloire familiale.
Mais, au fil du parcours, une évidence s’impose : sans les Barberini, Bernini n’aurait peut-être pas eu les moyens de son ambition artistique. Et sans lui, l’aura de la dynastie n’aurait sans doute pas atteint une telle intensité.