Municipales : Marine Tondelier ou la dérive de la disqualification morale, par Gérald Bronner
Comme on pouvait s’y attendre, le second tour des municipales a fait scintiller les polarisations politiques qui traversent la société française, notamment parce qu’elles ont donné lieu à des alliances que certains jugent contre nature. Il a souligné, par exemple, la vacuité de la ligne politique d’un PS qui promet au national ce qu’il défait au niveau local. De ce point de vue, la situation strasbourgeoise est emblématique. Une figure historique du socialisme, Catherine Trautmann, élue au second tour, avait décidé de proposer un accord avec un candidat du centre droit plutôt que d’envisager une alliance entre écologistes et gauche radicale.
Cette "transgression" a été décrite par ceux à qui elle déplaît comme une offense faite à la morale. C’est le cas de Marine Tondelier, qui manque rarement une occasion de faire connaître sa vertu, et trouvait honteux la préférence de la socialiste. A tel point qu’elle prenait – ou peut-être feignait de prendre – au sérieux la déclaration opportune de Julien Odoul, cadre du RN, qui a fait savoir que, s’il était électeur strasbourgeois, il mettrait un bulletin Trautmann dans l’urne. "Soutenue par un raciste", voici la synthèse de la situation que propose la leader écologiste.
L'écologiste est trop jeune peut-être pour s’en souvenir, mais l’ancienne (et future) maire de Strasbourg a organisé l’une des plus grandes manifestations contre le FN d’alors. C’était en 1997. Par ailleurs, la façon dont elle a mené sa carrière laisse peu d’arguments pour douter de sa probité. Pourtant, c’est bien sur le registre de la morale que les uns et les autres s’entre-déchirent : chacun incarnant - c’est classique - la rive du bien à partir de laquelle on scrute les compromissions.
Le désaccord se transmue en disqualification
D’une façon générale, la perception de l’immoralité de l’autre est une bonne approximation du climat qui règne dans une société. Le moment électoral n’étant qu’un parmi d’autres. A ce titre, une récente étude du Pew Research Center nous fournit des données très éclairantes. Pour la première fois, ce grand institut a mesuré la façon dont les individus évaluent la moralité de leurs concitoyens à l’échelle internationale. L’une des questions centrales de cette étude, menée dans vingt-cinq pays, était la suivante : "De manière générale, comment évalueriez-vous la moralité des personnes dans votre pays ?" Les résultats sont impressionnants par la disparité qu’ils révèlent entre les nations. Plus juste serait de dire entre les Etats-Unis et le reste du monde. Ceux-ci sont, en effet, le seul pays étudié où une majorité de la population porte un jugement négatif sur les autres : 53 % des Américains estiment que les autres citoyens sont moralement "mauvais". Dans presque tous les autres pays, la situation est inversée, avec une majorité nette de jugements positifs, notamment au Canada, en Australie ou en Inde par exemple où l’on estime à près de 90 % que les autres concitoyens sont "moralement" bons.
Pour la France, les résultats sont un peu inquiétants. Les données montrent en effet qu’environ 55 % des Français seulement considèrent leurs concitoyens comme moralement "bons", ce qui place notre pays en bas du classement des perceptions positives. Cela signifie qu’une proportion importante - proche de la moitié - des Français exprime une forme de doute moral vis-à-vis des autres membres de la société.
D’autres recherches confirment que cette relative faiblesse de la confiance morale s’inscrit dans un contexte plus large de tensions. En France, les enquêtes internationales montrent un niveau élevé de défiance politique et institutionnelle, ainsi que des écarts importants de confiance entre groupes politiques (par exemple entre électeurs du gouvernement et de l’opposition), supérieurs à la moyenne des démocraties comparables.
Le fait d’être en désaccord, notamment politique, est une des conséquences désirables de la vie démocratique. Pourtant, lorsque ce désaccord se transmue en disqualification morale, on a lieu de craindre que le concurrent devienne bientôt un ennemi. On sait, de sources historiques mille fois répétées, que l’ennemi, parce qu’il est immoral, appartient à cette espèce qui n’est plus tout à fait humaine et à propos de laquelle on est en droit de se livrer à toute la violence que mérite la dépravation.