Bruno Tertrais : "Il y a toujours eu une méfiance réciproque entre l'Iran et la Russie"
L'Iran n'est pas le membre le plus important de ce que certains ont appelé "l'axe anti-occidental", explique Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, le noyau dur du "quatuor" étant constitué par la Chine, la Russie et la Corée du Nord. Devant la crise à laquelle est confronté le régime des mollahs, "Pékin et Moscou attendent de voir de quel côté la pièce va retomber et se demandent avant tout comment ils vont pouvoir préserver leurs intérêts nationaux", souligne l'auteur de La Guerre des mondes. Le retour de la géopolitique et le choc des empires (Ed. de l'Observatoire - nouvelle édition, Alpha, 2025). Entretien.
L'Express : Comment la Chine et la Russie regardent-elles la crise en Iran ?
Bruno Tertrais : Je ne pense pas que la Chine s'inquiète de la possibilité qu'un régime différent arrive au pouvoir. En revanche, une période de chaos prolongé en Iran pourrait mettre hors-jeu l'un de ses principaux fournisseurs de pétrole, plus important que le Venezuela. Pour la Russie, c’est différent. Il y a toujours eu une méfiance réciproque entre Téhéran et Moscou, qui n’a pas d’alliance formelle avec l’Iran. Cela dit, la position stratégique et géographique de l’Iran la rend particulièrement importante pour Moscou, y compris du point de vue de l'influence de l'islam chiite sur le Caucase et l'Asie centrale. Ce sont surtout ces considérations qui préoccupent la Chine et la Russie, plutôt que des considérations de grande stratégie anti-occidentale.
Dans quelle mesure la chute du régime de Téhéran affaiblirait-elle ce que certains appellent l'axe anti-occidental ?
Ce n'est pas un axe, mais plutôt une sorte de "quatuor" de pays anti-occidentaux. Seuls deux d’entre eux sont formellement alliés : la Corée du Nord et la Russie. Et il n'y a quasiment aucune coopération à quatre, sauf dans le domaine des drones - à l’image de ces Nord-coréens qui, à Kazan, fabriquent des drones avec des pièces détachées chinoises sur des modèles iraniens. En réalité, cette "amicale" anti-Occident est surtout constituée de la Russie, la Chine et la Corée du Nord, trois pays mitoyens dont les habitudes de coopération datent d’avant la révolution iranienne. Ce sont eux, le noyau dur. D’ailleurs, le Guide suprême iranien n’était pas à Pékin, en septembre dernier, aux côtés de Kim Jong-un, de Vladimir Poutine et de Xi Jinping. Remarque importante : l'opération américaine au Venezuela a montré - comme c’était déjà le cas après les bombardements de juin dernier sur l'Iran - que les performances des systèmes de défense antiaérienne, des intercepteurs russes et des radars chinois sont très mauvaises. Constat qui, au passage, risque de renforcer encore la paranoïa de ces régimes…
Êtes-vous surpris par le silence de Pékin et de Moscou vis-à-vis des événements en Iran ?
Non. Et je serai même étonné qu'il y ait des réactions fortes de la part de ces pays qui attendent de voir de quel côté la pièce va retomber et se demandent avant tout comment ils vont pouvoir préserver leurs intérêts nationaux.
Cette attitude doit en tout cas faire prendre conscience au régime iranien qu’il est bien seul, après l'affaiblissement du Hezbollah et la chute de Bachar al-Assad…
La guerre des Douze jours [avec Israël, en juin dernier], qui a révélé la faiblesse des défenses iraniennes, a beaucoup choqué le régime. L’Iran est un pays blessé qui se referme sur lui-même, et dont la première motivation aujourd’hui est de préserver le régime envers et contre tout, d’où la violence actuelle envers les manifestants. Sans doute le gel prévisible des circuits financiers avec le Venezuela complique-t-il la situation iranienne…
Peut-on, selon vous, imaginer un accord "à la vénézuélienne" entre l'administration Trump et Téhéran ? À savoir, décapiter le régime, sans le faire tomber ?
Cela me paraît fantasmagorique. Je n'imagine pas de négociation formelle entre ce régime et les Etats-Unis. Comment imaginer que les Gardiens de la Révolution négocient le départ de Khamenei avec Washington ? Cela ne veut pas dire qu’il faut exclure un scénario où le régime tente une sorte de perestroïka. Mais il n’a pas besoin des États-Unis pour ça.
La question nucléaire peut-elle, avec le durcissement du régime, revenir au premier plan ?
Non, je ne le pense pas. En revanche, si le régime s'effondre et que c’est le chaos, l’inquiétude pourrait monter concernant l’avenir de ce qu’il reste du programme nucléaire iranien, des infrastructures, de la matière et des scientifiques. On pourrait alors imaginer que les Israéliens – et sans doute aussi les Américains – mènent des opérations conjointes pour contrôler certaines installations.
Quelles seraient les conséquences d’une chute du régime pour l'Arabie saoudite ?
Les régimes autoritaires n'aiment pas le chaos, ni chez eux, ni autour d'eux. Je ne suis donc pas certain que l'Arabie saoudite se réjouisse d'un scénario de chaos en Iran, tout comme la Chine ou la Russie. Imaginons maintenant un scénario dans lequel les Gardiens de la révolution récupèrent le pouvoir au détriment des autorités religieuses, et où l'équilibre entre les deux soit rompu au bénéfice des premiers, l'Arabie saoudite serait alors débarrassée d'un problème qui existe depuis 1979, à savoir la contestation permanente par le régime iranien du statut du roi de l'Arabie saoudite comme "gardien des deux mosquées". Évoquons aussi l'aspect pétrolier : si la production et la distribution de pétrole sont très sévèrement perturbées pendant cette période de chaos, cela aura un impact fort sur l’Arabie saoudite qui, comme les autres monarchies du Golfe, veut d’abord la sécurité du trafic maritime pour exporter les hydrocarbures. Maintenant, imaginons deux variantes de ce scénario. Dans le cas de la stabilisation d'un régime iranien qui ne serait plus une théocratie mais une république autoritaire, l'Arabie saoudite pourrait saluer l'avènement d'un régime qui lui serait moins hostile. Entre régimes autoritaires mais non concurrents sur les plans politique et idéologique, de chaque côté du Golfe, on peut très bien imaginer qu'ils arrivent à s’entendre.
Second cas, qui n'est pas le schéma actuel, mais pourrait le devenir dans quelques années : l'Iran devient une sorte de "nouvelle Turquie", c'est-à-dire un pays qui accepte une occidentalisation partielle et se développe dans un cadre relativement autoritaire, avec une dimension religieuse qui n'aurait pas disparu. Ce scénario pourrait devenir un problème pour l'Arabie saoudite, car l’Iran deviendrait dans les faits une sorte de concurrent, un nouveau régime autoritaire moderne au Moyen-Orient avec une élite et une classe moyenne extrêmement éduquée.