Ipesup : la prépa "secrète" et incontournable pour intégrer l'INSP (ex-ENA)
Thomas*, 24 ans, a appris l’existence de la prépa Ipesup un peu tard. "En 2025, j’avais décidé de m’inscrire à la préparation aux concours administratifs dispensée par Sciences Po afin de tenter celui de l’INSP. Au cours de l’année, j’ai découvert incidemment que plusieurs de mes camarades étaient inscrits dans cet organisme privé en parallèle. En général, ce n’est pas quelque chose qu’on aime mettre en avant", raconte l’étudiant. Résultat : après avoir échoué de peu à l’entrée de l’Institut national du service public (ex-ENA), le candidat malheureux retentera sa chance en 2026 en troquant la prépa Science Po… contre celle d’Ipesup. "Je qualifierais cette dernière de "boîte à examens blancs". Le fait qu’ils en proposent un grand nombre et que tout peut se faire à distance garantit un entraînement intensif. Un avantage indéniable", poursuit le jeune homme, pour qui cette stratégie de faire appel à un groupe privé pour augmenter ses chances de réussite est "un secret de moins en moins bien gardé".
93 % de réussite au concours
Sur son site Internet, Ipesup - qui n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de L’Express - se félicite d’ailleurs des excellents résultats de sa Prép’INSP : ses étudiants représenteraient 25 des 27 candidats admis au concours externe de l’ex-ENA en 2024. Soit 93 % des lauréats. "Mieux vaut se méfier des statistiques affichées par les prépas en général car celles-ci ont tendance à gonfler leurs chiffres, nuance cet ancien membre du jury de l’INSP. Certains candidats ont pu suivre cette prépa privée après avoir bénéficié d’une formation publique, ou bien y être inscrits en parallèle". Le haut fonctionnaire reconnaît néanmoins : "L’efficacité d’Ipesup reste malgré tout indéniable".
L’Institut privé de préparation aux études supérieures, fondé en 1974 près de la cathédrale Notre-Dame, à Paris, s’est développé au fil des années. Attirant, entre autres, de nombreux candidats aux concours de Science Po, des grandes écoles de journalisme, de commerce ou d’ingénieurs… Mais aussi ceux qui rêvent de rejoindre l’école des hauts fonctionnaires via la voie externe. Sur le papier, il suffit d’avoir un Bac+3 pour s’inscrire aux épreuves de l’INSP. "10 % des admis au concours externe n’ont pas suivi de prépa, ce qui prouve que ce n’est pas un passage obligé", explique Philippe Liger-Belair, directeur des formations à l’INSP. Certains centres de préparation sont conventionnés par l’Institut. Celui de Sciences Po, qui forme le plus grand nombre de candidats, revendique 70 % des admis à l’INSP en 2024 pour la voie générale. Vient ensuite celui de Paris 1 et de l’Ecole Normale Supérieure dont le taux d’admis serait d’environ 40 %. Un total de plus de 100 % qui peut s’expliquer par les méthodes de calcul des uns et des autres, chacun ayant tendance à retenir une conception large de ses étudiants.
Toutes ces prépas publiques affirment ignorer si certains de leurs élèves doublonnent leur formation avec celle d’Ipesup. "Sachant que nos étudiants ont cours du lundi au vendredi, de 8 heures à 20 heures, et que le samedi est le jour des examens blancs, cela me semble compliqué", explique Anne Levade, codirectrice de la prépa Concours de la haute fonction publique de Paris 1-ENS. Farzad Khodabandehlou, responsable de celle de la rue Saint-Guillaume, ne nie pas que cette stratégie visant à "diversifier les approches en faisant appel à plusieurs prépas" existe. Encore faut-il y mettre le prix. Celle de Sciences Po s’élève de 0 à 1 500 euros pour les étudiants déjà inscrits en master, en fonction des revenus du foyer de rattachement. Pour les autres, les tarifs s’échelonnent de 0 à 14 000 euros. Là où Ipesup propose des formules allant de 2 700 à 3 950 euros.
La question du coût et de l’accessibilité
Antoine*, 24 ans, a expérimenté les deux. "La prépa Science Po nous permet de bénéficier d’un enseignement solide et de "ficher" tous nos cours. Tandis que l’avantage d’Ipesup c’est vraiment la pratique et le grand nombre d’examens blancs proposés, explique-t-il, avant de filer la métaphore : "Disons que la première s’apparente à la Sécurité sociale, tandis que la deuxième fait office de bonne complémentaire santé." L’un de ses camarades, même s’il a décidé de "mettre toutes les chances de son côté" en passant aussi par Ipesup, ne cache pas son embarras face à ce "système de privatisation de la réussite". Longtemps pointée du doigt pour son manque de brassage social, l’ENA, devenue l’INSP, a multiplié les réformes ces quatre dernières années : en modifiant notamment les épreuves du concours ou en supprimant le classement de sortie. Cette dernière mesure a récemment été remise en cause par la promotion sortante qui crie au "népotisme" et à "l’arbitraire" dans le processus de recrutement aux plus hautes fonctions de l’Etat.
La question du coût et de l’accessibilité des prépas n’est que rarement abordée. Sauf lorsqu’il s’agit de mettre en avant les "prépas talents". Destinées aux étudiants aux revenus modestes, celles-ci ont été créées en 2021 pour "lutter contre l’autocensure" et "diversifier la haute fonction publique". "Depuis 2022, treize de nos lauréats admis à l’INSP via le concours externe sont ainsi passés par notre prépa talent", se félicite Farzad Khodabandehlou. Mais pour Antoine c’est un peu "l’arbre qui cache la forêt". "Le système avantage d’un côté les jeunes défavorisés, de l’autre les enfants de hauts fonctionnaires qui ont les codes et les bons contacts. Tandis que ceux issus de la classe moyenne n’ont d’autres choix que de multiplier les prépas parfois onéreuses pour espérer décrocher le concours", dénonce-t-il.
Le fait que des prépas privées se lancent sur ce marché n’est pas condamnable en soi estime, de son côté, notre ancien membre du jury. "Le problème est plutôt la faillite du public. Depuis l’ère Richard Descoings (NDLR : directeur de 1996 à 2012), Sciences Po ressemble de plus en plus à une mini Harvard ou HEC qui a tendance à davantage viser les filières du privé que l’accès à la fonction publique", regrette-t-il.
Depuis la récente réforme des épreuves du concours d’entrée à l’INSP, mise en œuvre en 2024, mieux vaut être par ailleurs à jour sur les nouveaux attendus. Exit les traditionnelles dissertations à la méthode bien rodée. Celles-ci ont été reléguées au profit de "notes opérationnelles" à l’écrit ou encore de "mises en situation collectives" à l’oral. Tandis que Sciences Po affirme avoir augmenté, cette année, le nombre d’examens blancs proposés aux étudiants, l’enjeu est, selon Farzad Khodabandehlou de "s’assurer qu’il y ait assez de correcteurs qualifiés capables de rendre les copies au bout de trois semaines maximum afin que les étudiants aient le temps de progresser".
La compétition fait rage entre les prépas qui se disputent les meilleurs enseignants et correcteurs. "Celle de Sciences Po ne manque pas de noms prestigieux. De son côté, Ipesup peut se targuer d’attirer pas mal de jeunes énarques ou étudiants de l’INSP peut-être plus au fait de ce que l’on attend des candidats", croit savoir ce haut fonctionnaire qui connaît bien les deux institutions. A noter qu’au début des années 2000, la prép’ENA d’Ipesup comme celle de Sciences Po avaient comme professeur un inspecteur des finances. Un certain… Emmanuel Macron.
*Le prénom a été modifié