Niger : pourquoi il ne faut pas oublier Mohamed Bazoum
Le 2 avril a pris fin le mandat électif de Mohamed Bazoum, le président du Niger élu en 2021 pour un mandat de cinq ans. Comme il est privé de pouvoir depuis qu’il a été renversé par le chef de sa garde présidentielle, le 26 juillet 2023, ce n’est pas le bilan d’une action politique que cette date appelle mais le décompte de sa détention : pendant 981 jours et nuits, il a été détenu à la présidence à Niamey, plus précisément dans un petit salon et l’ancienne chambre — sans fenêtre — de l’un de ses enfants. Pendant tout ce temps, Mohamed Bazoum a refusé de signer sa démission, d’abdiquer de son droit en cédant à la force. Depuis le 2 avril, ce combat n’a plus d’objet. Mais le décompte se poursuit : plus de mille jours désormais… Prisonnier politique il fut, otage il reste.
L’actualité internationale est suffisamment fournie et grave en ce moment pour qu’il faille justifier l’attention prêtée à un seul détenu, fût-il ex-président, et à ce qui pourrait passer pour un baroud d’honneur dans un bac à sable sahélien. La principale raison, la plus fragile dans le monde tel qu’il est, a trait à la rectitude de Mohamed Bazoum. Elle force l’admiration, et pas seulement en pensant à l’homme de 66 ans qui tourne en rond dans une chambre orbe, muni d’un lit, d’un vélo d’exercice et de quelques livres, dont Hamlet et Guerre et paix ; ou à son épouse Hadiza qui, libre de partir depuis août 2024, a préféré rester à ses côtés. Car voici un président — sur un continent dont on ne cesse de dénoncer les dirigeants "pourris" — qui a mérité de son pays.
Désespérance postcoloniale
Bazoum a milité depuis qu’il était étudiant de philosophie à Dakar. En 1990, à la faveur de la démocratisation après la guerre froide, il a cofondé un parti politique qu’il a par la suite présidé quand il n’était pas ministre. Son élection à la magistrature suprême a été la première passation de pouvoir régulière au Niger, le pays le plus pauvre du monde dont la population — 3,5 millions d’habitants à son indépendance, en 1960, et actuellement près de 30 millions — va atteindre 70 millions en 2050. Or, déjà, près de 400 000 nouveaux demandeurs d’emploi arrivent chaque année sur un marché du travail où moins de 150 000 nouveaux postes sont créés, neuf sur dix dans le secteur public. Dans ces conditions, qui sont peu ou prou les mêmes à travers le Sahel, l’on ne doit pas s’étonner que deux populismes rivaux — l’un théocratique, l’autre souverainiste — y triomphent sur la désespérance postcoloniale vécue dans leur chair par deux générations.
Avant d’être renversé, Mohamed Bazoum avait nettement mieux contenu l’insurrection islamiste que ne l’a réussi, depuis, le général Abdourahamane Tiani, son tombeur. Mais Bazoum prêtait le flanc à la démagogie populiste en dénonçant la procréation dans l’irresponsabilité, en soutenant vigoureusement l’émancipation des femmes, en permettant le stationnement au Niger de troupes étrangères — 1 400 soldats français et 1 100 militaires américains au moment de sa chute — et en entretenant d’excellentes relations aussi bien avec le président Emmanuel Macron qu’avec Antony Blinken, alors chef de la diplomatie américaine, ou le chancelier allemand Olaf Scholz. Rien de plus facile dès lors que de le faire passer pour "l’ami des Occidentaux", après avoir déjà tenté de saboter son élection — Bazoum appartient à une ethnie "arabe" archi-minoritaire au Niger, au teint clair — comme celle d’un "Blanc".
Le bon peuple et ses mauvais dirigeants… Ce n’est qu’une facilité parmi d’autres qui ne résistent pas à l’examen du "cas Bazoum". L’Occident en général, et la Françafrique en particulier, dictent-ils leurs conditions à l’Afrique ? Apparemment pas dans le pays le plus démuni du continent. Ou est-ce la faute à l’insondable "l’indifférence" de la communauté internationale ? Pas non plus. Des organisations et personnalités tant africaines que non-africaines se sont mobilisées pour la libération du président-prisonnier, à travers des résolutions, des tribunes et même un livre. Mais rien n’y fait. Bazoum et son geôlier : admirable ou exécrable, l’Afrique fait ses choix, pour le meilleur et pour le pire.