Dans le sud du Liban, un village chrétien réclame la protection de l'armée
Des centaines d'habitants ont enterré mercredi, le visage fermé, leur curé dans cette localité qui surplombe une vaste plaine verdoyante séparant le Liban d'Israël.
Pierre Raï avait été tué lundi par des tirs d'artillerie de l'armée israélienne.
"Quelques heures après la mort du curé, une roquette du Hezbollah dirigée vers Israël est tombée sur nos têtes", dit Myriam Nohra, qui assiste aux funérailles, vêtue de noir comme les autres femmes du village.
"On dormait, mon mari, nos deux enfants et moi. Nous avons survécu par miracle. J'ai couru comme une folle chercher les enfants dans leur chambre, je n'arrivais pas à croire qu'ils étaient vivants", raconte cette institutrice de 34 ans.
Jusqu'en début de semaine, le village est resté à l'abri de la guerre régionale dans laquelle le Liban a été entraîné le 2 mars, lorsque le Hezbollah a tiré des missiles sur Israël.
L'armée israélienne a alors lancé une vaste campagne de frappes aériennes contre le Liban.
"Accomplir son devoir"
Comme d'autres localités chrétiennes de cette région, les habitants de Qlayaa refusent de se soumettre aux ordres d'évacuation de l'armée israélienne, qui veut pousser une grande partie du sud du Liban à se vider.
"Nous n'avons fait de mal à personne et nous ne voulons que vivre en paix dans notre village", s'écrie Myriam, qui comme les autres femmes pleure le curé dont les portraits ornent l'église.
"Si l'armée libanaise nous protégeait, personne n'aurait lancé des roquettes autour de nous", ajoute-t-elle en allusion au Hezbollah, alors que le bourdonnement des drones se mêle aux chants religieux.
Lorsque le commandant en chef de l'armée, le général Rodolphe Haykal, est arrivé à l'église Saint Georges pour présenter ses condoléances, il a été assailli de critiques par les femmes de Qlayaa.
L'armée s'était retirée de plusieurs points frontaliers la semaine dernière, lorsqu'Israël avait lancé son incursion en territoire libanais.
"J'ai dit au commandant en chef de l'armée qu'il devait accomplir son devoir", rapporte à l'AFP Manal Khairallah, l'une des habitantes.
"Je lui ai dit que notre curé est mort et que nous ne voulons pas plus de sang versé. Nous ne voulons pas que nos jeunes meurent", ajoute-t-elle.
"Nos ancêtres ont vécu ici, nous y avons grandi et nous y resterons", poursuit avec colère cette femme qui possède un commerce. "Nous en voulons à l'Etat tout entier (..) nous sommes pacifiques et nous ne voulons pas la guerre".
"Sacrifices "
Le nonce apostolique au Liban Paolo Borgia, qui assistait aux funérailles, a dit "partager les soucis et les inquiétudes" et tenter de "trouver des solutions" pour le village auquel l'organisation catholique L'Oeuvre d'Orient a remis des aides après la messe.
L'armée avait consolidé sa présence dans la région à l'issue de la dernière guerre entre Israël et le Hezbollah, qui avait pris fin en novembre 2024.
Elle avait assuré en janvier avoir démantelé l'infrastructure militaire du Hezbollah chiite dans la région entre la frontière et le fleuve Litani, à une trentaine de km plus au nord.
Mais les habitants de Qlayaa et de la région ont été plongés une nouvelle fois dans le cycle de la violence.
Ils demandent à l'armée d'appliquer la décision des autorités d'interdire les activités militaires du Hezbollah, et d'empêcher ses combattants de lancer des roquettes sur Israël depuis les environs de leur localité, pour ne pas s'attirer de représailles.
"Cette guerre n'est pas la nôtre (...) Même si Israël établit une zone tampon, nous ne partirons pas, qu'ils nous enterrent ici", martèle Jihad Toubia, un militaire à la retraite de 73 ans.
A ses côtés, un notable local, Habib al-Hage, 78 ans, assure que "la seule garantie est l'armée et les forces de sécurité".
"Nous sommes attachés à notre terre. Nous voulons que l'armée nous protège (..)", confie après la messe Doris Farah, une institutrice de 55 ans qui ne parvient pas à retenir ses larmes.
"Le Sud a fait beaucoup de sacrifices, ça suffit. Nous voulons juste vivre en paix avec nos enfants".