Thomas Wolfe ou la grande faim américaine
Thomas Wolfe (1900-1938) est un auteur incontournable de la littérature américaine. Que notre littérature contemporaine, si calibrée, si formatée pour vendre ou centrée sur l’exposition de soi, nous semble fade et tiédasse, à côté de cette écriture brûlante et excessive…
On nous explique aujourd’hui qu’il faut raconter la bonne histoire. Une intrigue lisible. Un personnage attachant. Une souffrance identifiable. Une trajectoire claire. On appelle cela littérature, on appelle cela autofiction, on appelle cela sincérité. En réalité, on demande surtout aux écrivains d’être compréhensibles, digestes, calibrés. On leur demande d’être aimables. On leur demande d’être vendables. On leur demande de transformer l’expérience en produit culturel, la douleur en argument de quatrième de couverture, la vie en contenu partageable.
Thomas Wolfe est tout le contraire.
Il n’écrit pas pour rassurer. Il écrit parce que quelque chose brûle. Il écrit comme on traverse un continent à pied, sans carte, sans économie, avec cette urgence primitive qui vous pousse en avant même quand le corps voudrait s’arrêter. Wolfe ne cherche pas la belle forme, il cherche la vérité d’une sensation, d’un vertige, d’une faim.
« C’est la faim qui s’accroît de ce qu’elle dévore, la soif qui avale des fleuves et reste insatisfaite. C’est de voir un million d’hommes, un million de visages et de leur rester toujours étranger. »
Tout est là. Cette faim sans objet. Cette solitude au milieu des foules. Cette conscience douloureuse d’être vivant parmi des millions d’autres vies qui vous frôlent sans jamais vous atteindre.
Wolfe est né en 1900 à Asheville, Caroline du Nord, dans un Sud encore fruste, encore biblique, encore rural. Père tailleur de pierre, mère tenancière de pension. Il grandit dans le vacarme domestique, les chambres louées, les rues poussiéreuses. De cette enfance il tirera Altamont, la ville mythique de Look Homeward, Angel, et la famille Gant : Oliver le père tonitruant, moitié Jupiter, moitié prophète ivre ; Eliza la mère accumulatrice de maisons, comme si la pierre pouvait conjurer la mort ; les frères et sœurs enfermés dans cette géographie affective étroite ; et au centre Eugène, l’enfant devenu jeune homme, projection transparente de l’auteur.
On parlera d’autobiographie. Wolfe ne s’en défendra pas. Il rappellera même que Swift, avec Gulliver, écrivait déjà sa propre vie. Toute grande littérature engage une expérience vécue. Mais chez Wolfe, le vécu n’est pas un repli sur soi : il est matière cosmique. Il ne raconte pas son enfance, il reconstruit un monde.
Bad trip
Ses romans ne sont pas structurés comme des machines bien huilées. Ils avancent par vagues, par accumulations, par reprises incantatoires. Look Homeward, Angel ouvre le cycle, Le Temps et le fleuve l’élargit démesurément : Harvard, l’Europe, les premiers amours, la solitude moderne. Wolfe écrit trop, toujours trop. Des milliers de pages jaillissent. Et c’est là qu’intervient Maxwell Perkins.
Perkins n’est pas seulement l’éditeur de Wolfe. Il est son compagnon de lutte. Dans L’Histoire d’un roman, Wolfe raconte ce travail titanesque : Perkins reçoit des manuscrits monstrueux, sans forme définitive, des montagnes de prose. Il coupe, il déplace, il assemble, parfois des centaines de pages à la fois. Mais Wolfe insiste sur un point essentiel : Perkins ne cherche jamais à normaliser sa langue. Il respecte la respiration profonde du texte. Il taille dans la masse, oui, mais sans étouffer la voix. Wolfe parle de ce travail comme d’une chirurgie vitale, douloureuse mais nécessaire, où l’éditeur agit non comme censeur mais comme accoucheur. Sans Perkins, Wolfe n’aurait peut-être jamais publié. Sans Wolfe, Perkins n’aurait jamais touché à cette matière volcanique. Leur relation est unique : un dialogue entre démesure et forme, entre furie créatrice et exigence de lisibilité.
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Et pourtant, même disciplinée, l’écriture de Wolfe reste torrentielle.
Avant Kerouac, avant la Beat Generation, Wolfe invente déjà l’errance américaine. Mais ce n’est pas une errance joyeuse. C’est une inquiétude métaphysique. Dormir dans mille chambres étrangères. Traverser les mers. Penser jusqu’à ce que le cœur, le cerveau, la chair et l’esprit aient la nausée. Se réveiller chaque matin avec la même question : « Où vais-je aller maintenant ? Qu’est-ce que je vais faire ? » Ce n’est pas le road trip, c’est la conscience moderne en marche forcée.
Kerouac écrira plus tard la route comme une ivresse fraternelle. Wolfe, lui, écrit la route comme une fièvre solitaire. Faulkner bâtira son Yoknapatawpha comme un territoire tragique. Wolfe, lui, transforme Altamont en microcosme cosmique. Tous parlent de l’Amérique. Wolfe la traverse de part en part, du grenier familial aux quais d’Europe, de la pension sudiste aux bibliothèques nocturnes, avec « la faim démente de la jeunesse ».
L’Ange exilé, quasi autobiographique
Dans L’Ange exilé, cette tension devient presque insupportable. Wolfe rêve d’une solitude absolue : aller seul dans des villes inconnues, rencontrer des inconnus, disparaître avant qu’ils puissent vous connaître, errer « comme sa propre légende ». Mais la famille revient toujours, le père malade, la culpabilité anticipée, la servitude affective. « Mon Dieu ! Ne serai-je donc jamais libre ? » Et aussitôt il comprend que cette liberté est séparée de lui par toute la largeur d’un monde et qu’elle ne s’obtient qu’au prix d’un courage presque surhumain.
Wolfe ne romantise pas cette quête. Il en montre le coût.
La scène du père à l’hôpital, dans Le Temps et le fleuve, est l’un des sommets de son œuvre. Des vieillards assis sur une terrasse, ratatinés, transparents, tenant leurs cigares avec des doigts incertains, souriant faiblement à leurs proches. Wolfe décrit cette confiance enfantine, cet espoir fragile, mais aussi cette honte sourde, comme si on les avait « habilement castrés à l’hôpital ». Le jeune homme ressent une colère obscure devant cette trahison de la vie. Puis, au loin, il distingue la ligne de chemin de fer, la fumée, le sifflet du train. Il se détourne pour partir vers « tous les pays nouveaux, du matin, de l’étincelante cité ». Son père ne bouge pas. « Il savait qu’il ne le reverrait jamais. »
Tout Wolfe est dans ce plan-là : la mort immobile d’un côté, le mouvement de l’autre.
Et toujours revient cette formule obsessionnelle : « Une pierre, une feuille, une porte introuvable. » Nous sommes nus et solitaires, écrit-il, nous cherchons le grand langage oublié, un lieu de certitude et de paix. Cette porte n’existe pas. Ou plutôt elle existe comme horizon intérieur, comme tension permanente. Certains ont parlé de lyrisme cosmique, de dérive désincarnée. C’est l’inverse. Wolfe est un écrivain tellurique. Ses personnages ont les pieds dans la boue, les mains dans la poussière, la gorge pleine de cris. Son lyrisme naît du corps.
C’est là que Wolfe devient essentiel aujourd’hui.
Car face à l’autofiction contemporaine, Wolfe propose un contre-modèle radical. Là où l’époque exhibe le moi comme une marchandise émotionnelle, Wolfe dissout le moi dans le tumulte du monde. Là où tant de récits actuels s’organisent autour du traumatisme comme capital symbolique, Wolfe refuse toute rente de la douleur. Il ne transforme pas ses blessures en identité narrative. Il ne sollicite ni compassion ni validation. Là où l’autofiction tend à réduire le réel à un journal intime élargi, Wolfe ouvre le sujet à l’Histoire, à la géographie, aux foules anonymes, à la poussière des routes.
Aujourd’hui, on confond souvent sincérité et exposition, vérité et transparence, littérature et témoignage. Wolfe rappelle que la littérature n’est pas un espace thérapeutique mais un champ de forces. Là où l’époque médicalise l’expérience, Wolfe la rend épique. Là où l’on exige des récits réparateurs, Wolfe impose une écriture qui ne répare rien, qui expose, qui brûle, qui insiste. Son écriture ne dit pas regardez-moi, elle dit regardez autour de vous.
Relisons-le une dernière fois : « Qu’est-ce donc que nous savons si bien et ne pouvons exprimer ? […] Nous ne savons rien. Tout ce que nous savons, c’est que la terre défile devant nous dans l’obscurité, un champ, un bois, un champ. » Et plus loin : « Tout ce que nous savons de la terre immense et secrète, c’est que le contact de notre pied avec sa consistance informe toute notre vie. »
Wolfe écrit précisément à cet endroit-là, dans cet écart entre ce que nous sentons et ce que nous pouvons dire. Il échoue parfois, il déborde souvent, mais il tente tout. Et c’est ce risque qui manque cruellement à une littérature contemporaine trop soucieuse de maîtrise, trop occupée à gérer son image, trop prudente pour consentir à la perte.
Thomas Wolfe ne se lit pas. Il se traverse. Il est cette grande faim américaine, cette musique intérieure qui serre la gorge, ce train qui passe au loin pendant que les pères meurent et que les fils partent.
La littérature, chez lui, n’est pas un produit. C’est une combustion.
Sources des traductions citées
Thomas Wolfe, Le Temps et le fleuve. Légende de la faim d’un homme dans sa jeunesse, trad. R.-N. Raimbault, Manoël Faucher, Charles P. Vorce, Denis Griesmar, Bartillat, 2023.
Thomas Wolfe, L’Ange exilé, trad. Jean Michelet, L’Âge d’Homme, 1982.
Thomas Wolfe, Look Homeward, Angel, trad. Pierre Singer, Bartillat, 2017.
Thomas Wolfe, L’Histoire d’un roman, éd. Sillage, 2016.
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