"Ce n'est pas seulement un enjeu gastronomique" : le combat des Italiens pour sauver leur tomate
Giampiero Manfuso ne ménage pas sa peine ces derniers mois. Devenu récemment le président du consortium de tutelle de la tomate "San Marzano", dont il était jusqu’alors numéro deux, il a écumé les capitales européennes - dont une escale à Paris en décembre -, dans le cadre d’une vaste campagne de communication. Son organisme, reconnu par le ministère italien de l’Agriculture, assure la protection, la valorisation et la promotion de cette variété ultra-spécifique. Cultivée exclusivement dans la région Agro Sarnese Nocerino, au sud de l'Italie, la tomate San Marzano bénéficie depuis 1996 d'une appellation d'origine protégée (AOP). Une protection solide à l'échelle européenne, mais parfois inefficace ailleurs dans le monde. En particulier aux Etats-Unis, un pays d'importation majeur. "Là-bas, il n'y a aucune législation qui reconnaît l'AOP. Sur cet immense marché, nous ne pouvons pas agir sur le plan juridique : il n’existe pas de levier légal pour protéger notre appellation", déplore Giampiero Manfuso.
Forme allongée et rouge éclatant, la San Marzano n’est pas n’importe quelle tomate. Elle doit respecter un cahier des charges strict : pour obtenir l’AOP, le fruit doit être récolté à la main sur un territoire limité à 41 communes situées dans le golfe de Naples, puis transformée selon une méthode précise qui permet une conservation optimale. Uniquement vendue en conserve, la San Marzano est utilisée pour la préparation des pizzas, de sauces pour les pâtes et dans d’autres plats dans la pure tradition italienne.
Sa notoriété planétaire éveille naturellement les convoitises. "De nombreuses entreprises utilisent le nom San Marzano sans en avoir la certification. Pour le consommateur américain, cette variété est souvent perçue simplement comme une tomate pelée. Beaucoup sont donc trompés, y compris par certains distributeurs qui vendent une tomate à un prix plus élevé en la faisant passer pour de la San Marzano, alors qu’il s’agit en réalité d’une variété médiocre", regrette Giampiero Manfuso. Une dérive qui menace de plus en plus une filière déjà fragilisée. La production s’élève aujourd’hui à 20 000 tonnes par an, contre 30 000 tonnes dans les années 1990. Il existe encore 18 transformateurs et neuf coopératives agricoles, mais leur nombre se réduit d’année en année.
La Chine en embuscade
Si la San Marzano est emblématique de l'Italie, elle ne représente qu’une petite partie des 6 millions de tonnes récoltées en 2024 sur le territoire. Une tomate, reconnue pour sa qualité, "dont la filière de transformation est étroitement liée à la question de la souveraineté alimentaire", souligne Giuseppe Romanini, président d'OI Pomodoro da Industria Nord Italia, l’organisation interprofessionnelle de secteur de la transformation des tomates dans le nord de l’Italie. Selon lui, "défendre la tomate italienne n’est pas seulement un enjeu gastronomique : c’est aussi une question politique, économique et sociale". Ces dernières années, l'assaut est venu de la Chine. Le pays est passé à la vitesse supérieure au point de bousculer la position italienne : il devance désormais la Botte dans le top 3 des producteurs mondiaux et se rapproche de la Californie, première du classement. Une croissance fulgurante : en l’espace de quatre ans, la production chinoise de tomates a doublé, passant de près de 5 millions de tonnes en 2021 à 10,5 millions de tonnes en 2024.
Une production quasi uniquement destinée à l’export, la tomate ne faisant pas partie des habitudes culinaires du pays. "Il ne fait guère de doute que la Chine, à un moment donné, a identifié dans la filière tomate une opportunité de développement stratégique, analyse Giuseppe Romanini. Grâce à l’ampleur de ses ressources, à la centralisation des décisions, mais aussi à des pratiques manifestes de dumping industriel et social, elle est parvenue en quelques années à se hisser au sommet du classement."
En 2025, l’empire du Milieu, qui cherche à inonder depuis des années le marché européen, a néanmoins connu un véritable trou d’air. Au troisième trimestre 2025, les exportations de tomates chinoises vers l’Europe de l’Ouest ont chuté de 67 % par rapport à la même période l’année dernière. La diffusion par la BBC, en 2024, d’une enquête qui révélait que des conserves de tomates vendues dans les supermarchés du Vieux Continent et présentées comme italiennes, provenaient en réalité de la région du Xinjiang où le pouvoir chinois exploite les Ouïghours, a largement pesé dans la balance. Francesco Mutti, patron depuis trente ans de l’entreprise familiale éponyme, leader européen de la tomate en conserve, connaît bien le sujet. C’est lui qui a milité auprès de Bruxelles pour que les contrôles des produits en provenance de Chine soient renforcés. "La capacité de réaction de certains distributeurs, de consommateurs et d’industriels a joué un rôle déterminant dans ce retournement", affirme-t-il. La bataille n’est toutefois pas gagnée. "Lorsque les coûts deviennent trop élevés, il est évidemment plus facile pour les producteurs chinois de tenter une percée sur nos marchés, rappelle Francesco Mutti. Le sujet n'est donc pas clos. Il peut s’agir d’une accalmie temporaire, rien n’est garanti."
A l’arrivée, c’est le consommateur qui aura le dernier mot. A condition qu’il ne soit pas trompé par un packaging aux couleurs de l’Italie ou reprenant les codes de la culture locale. "De manière générale, le phénomène de l’"Italian sounding" a un impact considérable sur l’ensemble du secteur agroalimentaire italien : les estimations les plus récentes évoquent un manque à gagner de plusieurs dizaines de milliards d’euros, et un marché de produits s'inspirant de l’imaginaire italien qui dépasse souvent, en valeur, celui des véritables exportations agroalimentaires du pays", assure Giuseppe Romanini. En Italie, la provenance des produits n'est pas affichée au dos de l’emballage, mais sur le devant. "L’espoir repose désormais sur la mise en place d'une réglementation européenne, à l’image de celle en vigueur chez nous, veut croire Giuseppe Romanini. En dehors de l’UE, en revanche, la protection dépend largement d'un travail de long terme, de la crédibilité et de la réputation construite par les marques italiennes." La filière aura alors de beaux jours devant elle.