Groenland, l’épisode qui doit inspirer l’Europe : "On peut arrêter Donald Trump"
Cette lutte pour un "bout de glace" - les mots sont de Donald Trump, à Davos – aura encore refroidi les relations transatlantiques. Son issue mercredi, marquée par l’abandon par le président américain à la fois de l’option de la force pour s’emparer du Groenland et d’un projet d’alourdissement des droits de douane contre les pays récalcitrants, a tout de même un goût de victoire pour l’Europe, si fragile soit-elle. L’épisode "prouve qu’on peut l’arrêter", se réjouit auprès de L’Express Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC et ex-commissaire européen.
Chercher la raison dans les annonces et volte-face du locataire de la Maison-Blanche relève toujours de la gageure. Pascal Lamy identifie pour sa part trois facteurs principaux susceptibles d’avoir tempéré cette dernière offensive. La réaction négative des marchés financiers, force de rappel puissante depuis le début de son mandat, en est une. D’autant plus que commençait à monter ces jours-ci une musique inquiétante, celle d’une action coordonnée de vente de titres de dette américaine par ses détenteurs européens. Scénario néanmoins improbable - ces obligations sont pour l’essentiel détenues par des acteurs privés et non par les Etats - et dangereux - un tel mouvement déstabiliserait tout le système financier mondial. Deuxième coup de pression, mine de rien : celui du déploiement de quelques militaires en terre groenlandaise par une poignée de pays européens solidaires du Danemark, France et Royaume-Uni en tête.
Le troisième levier en est resté au stade de la menace. Mais la portée potentielle du règlement anti-coercition est telle que son pouvoir de dissuasion a pu faire mouche. A Davos, Emmanuel Macron a envisagé explicitement la possibilité de recourir à ce texte, souvent qualifié de "bazooka", qui visait à l’origine à parer les coups de boutoirs chinois. Le brandir aujourd’hui contre notre allié américain est difficile à admettre. Toutefois, "les Etats-Unis mettent le revolver sur la table. Il faut qu'on l'ait dans la poche et que ça se voit", estime Pascal Lamy. Le dégainer, c’est octroyer à la Commission européenne un arsenal de mesures qui, d’ordinaire, doivent recueillir l’aval du Parlement européen. Ses prérogatives habituelles couvrent la politique commerciale, cantonnée aux échanges de biens dans le cadre de l’OMC. La Commission serait alors en mesure de contre-attaquer sur le terrain des services, en particulier numériques, et en quelques mois seulement. De quoi faire très mal au royaume des Gafam. "Certains plaident pour couper les réseaux sociaux ce qui, en soi, ne serait pas néfaste pour l’économie européenne. Au contraire même, si l’on considère les externalités négatives telles que la propagation de fake news ou la polarisation des opinions", fait valoir Isabelle Méjean, professeur à Sciences Po, spécialiste du commerce international. Et pourquoi pas éteindre Netflix ? Se priver du cloud d’Amazon ou des paiements Visa serait une autre histoire, tant la dépendance européenne à ces services est critique… "Les peuples européens demandent à leurs leaders nationaux d’être un peu plus courageux, estime Alberto Alemanno, titulaire de la chaire Jean Monnet de droit de l'Union européenne et professeur à HEC. Vu la nature inédite de cet instrument, on n’a pas de réponse définitive sur son impact économique. Il envoie surtout un message clair dans le but de modifier le rapport de force existant entre l’Europe et les Etats-Unis."
Cependant, ne soyons pas naïfs, "Trump va continuer à jouer la carte de la zizanie, en attaquant les Français sur le vin, les Allemands sur leurs voitures…", anticipe Isabelle Méjean. Une opinion partagée par Alberto Alemanno : "La pire erreur que pourraient commettre les dirigeants européens serait de baisser la garde. Son revirement, passant d’une intervention militaire à un 'cadre' négocié par l’OTAN, n’est pas un recul, mais une tactique visant à diviser l’unité de l’UE, en gardant toutes les options ouvertes. S’il montre qu’il peut changer d’avis, il incite délibérément les États membres à exprimer leurs opinions divergentes, exploitant les divisions pour affaiblir la résistance collective". Diviser pour mieux régner, la technique est éculée. Aux Européens de montrer qu’ils sauront rester unis lorsque le président américain agitera sa prochaine menace.