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Avocats de narcos, un quotidien à haut risque : menaces, vices de forme et riposte des juges

Me Steeve Ruben ne se pose jamais, ou presque. Il parle vite, marche vite, travaille vite. Comme en ce vendredi de décembre, lorsqu’il analyse en quelques minutes l’ambiance qui règne au tribunal judiciaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis). "Ça ne va pas taper", conclut rapidement le pénaliste. Sa stratégie se dessine - il adaptera son ton, intimera à son client de se taire. "Parfois, ils parlent un peu trop et deviennent notre pire ennemi", confie-t-il à L’Express. Dans la petite salle austère du tribunal, les audiences en comparution immédiate s’enchaînent. Toutes concernent des affaires de trafic de stupéfiants, matière dont Me Ruben a fait sa "spécialité" depuis plus de vingt ans.

L’affaire du jour est selon lui "ultra-classique". Son client a été arrêté un mois et demi plus tôt avec son cousin, après une course-poursuite en voiture dans les rues de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Un paquet de près de deux kilos de cocaïne quasi-pure, jeté depuis son véhicule, a été retrouvé dans la foulée par les enquêteurs. Valeur estimée du produit : 80 000 euros. Le procureur requiert une peine de 24 mois d’emprisonnement, dont 12 avec sursis... Mais Me Ruben ne se démonte pas. "Je crains que le tribunal ait à relaxer mon client", ose-t-il. Pendant une dizaine de minutes, il inverse le récit, souligne la légèreté de certaines preuves, et tente de faire naître l’idée d’un "doute raisonnable" sur la culpabilité du jeune homme. Mais pour cette fois, l’éloquence du pénaliste ne suffira pas : son client est condamné à 12 mois de prison, avec mandat de dépôt. La déception est palpable, mais l'avocat repart au pas de course. D’autres affaires chasseront vite cette déconvenue.

Me Ruben a bien conscience de traiter une matière explosive, dont les enjeux ont considérablement évolué ces dix dernières années. Début décembre, le marché de la cocaïne a dépassé pour la première fois en valeur celui du cannabis, pour un chiffre d’affaires estimé à 3,1 milliards d’euros par an. Plus médiatisés que jamais, parfois critiqués pour leurs stratégies de défense ou suspectés d’être trop proches de leurs clients, les pénalistes spécialisés sont surtout les témoins privilégiés de l’évolution du narcotrafic en France. À ce titre, une dizaine d’entre eux ont accepté de lever le voile sur les coulisses de leurs cabinets.

Violence gratuite et clientèle Snapchat

En près de dix ans d’activité à Marseille, Me Gaëtan Poitevin a "tout vu", ou presque. Des "petites mains" noyées dans un trafic plus grand qu’elles aux "gros bonnets" au rôle bien établi dans la hiérarchie, l’avocat a bien été obligé de s’adapter à un réseau de plus en plus dense. "L’ubérisation du trafic pendant le Covid a tout changé. Je défends énormément de livreurs, de transporteurs, qui viennent de Châteauroux, Dunkerque ou Saint-Etienne pour réaliser des contrats à la journée sur Marseille", souligne l’avocat, encore surpris par l’âge de certains clients - à 15 ou 16 ans, certains doivent faire appel à leurs parents pour payer la dette due au réseau en cas d’arrestation.

L’argent facile et la simplicité supposée du métier attirent également des "Monsieur et Madame Tout le monde", bien insérés dans la société, qui justifient parfois de manière étonnante leurs "choix de carrière". "J’ai eu un étudiant d’école de commerce qui s’est lancé dans la livraison de cocaïne pour payer une année à l’étranger", illustre Me Sami Khankan, qui exerce dans l’ouest de la France. À Colmar (Haut-Rhin), son confrère Me Guillaume Martine défendait encore début décembre un jeune de 22 ans qui s’était lancé "en solo sur Snapchat", et écoulait de la cocaïne "à une dizaine de clients par jour" sans jamais avoir établi de connexion avec les réseaux locaux.

Ce public hétérogène, souvent jeune, est exposé selon les pénalistes à une violence bien plus accrue qu’il y a dix ans. Me Florent Girault, qui exerce dans la région de Grenoble depuis une vingtaine d’années, observe ainsi "des règlements de comptes pour quelques centaines d’euros", et un "usage inédit et décomplexé des armes à feu". Récemment, l’avocat a traité un dossier d’assassinat "particulièrement sanglant", pour un petit point de deal situé en centre-ville de Grenoble "qui périclitait, ne rapportant plus que 300 à 1 000 euros par jour". "Deux détenus ont commandité le meurtre de leur rival depuis la maison d'arrêt, avec un degré de méticulosité digne du grand banditisme : achat de balise pour suivre son véhicule et guet-apens", déplore-t-il.

Menaces et coups de pressions

A quel point cette violence peut-elle déborder dans les cabinets des avocats chargés de les défendre ? Dans son dernier rapport sur l’état de la menace liée au narcotrafic, que L’Express a pu consulter, l’Office antistupéfiants (OFAST) alertait funestement sur les "prochains paliers" risquant d’être franchis par les narcotrafiquants, à savoir "des menaces ou projets visant des autorités politiques, judiciaires ou administratives ciblées", dont des avocats. Si certains pénalistes, comme Me Ruben, assurent ne jamais avoir fait l’objet de telles intimidations, d’autres évoquent un "climat de tension" lié à cette clientèle "exigeante". Me Girault admet ainsi "que la violence des réseaux peut parfois prendre le pas dans les relations avec les professionnels du droit". "On a déjà eu des menaces graves sur des confrères, y compris des menaces de mort ou sur l’entourage. On est de temps en temps pris à partie, on reçoit des insultes, des avertissements car on a défendu l’un ou l’autre", confirme le pénaliste.

À tel point que l’avocat, membre du Conseil de l’ordre, a récemment organisé un colloque sur la manière de gérer les relations avec certains clients. "Il peut y avoir des cas très complexes", souligne-t-il. Comme ce jour où l’une de ses jeunes consœurs a découvert que son client endossait une fausse identité depuis le début de sa procédure, et s’avérait être en cavale, sous mandat d’arrêt. "Ni elle, ni le parquet ne s’en étaient rendu compte au moment de l’interpellation. Elle ne pouvait pas le dénoncer puisqu'elle était tenue au secret professionnel, et le dossier était très avancé. Elle craignait d’être menacée, et s’est donc déportée de l’affaire pour ne prendre aucun risque", explique Me Girault.

La menace peut également venir des relations tourmentées d’un client avec d’autres "concurrents". Un avocat raconte ainsi avoir déjà fait l’objet d’une "visite d’une bande rivale" dans le cadre d’un gros dossier de trafic de stupéfiants. "On m’a concrètement demandé d’arrêter de défendre mon client. C’était un coup de pression assez violent. J’ai résisté, expliqué que je ne faisais pas partie de leurs histoires", explique-t-il, tout en préférant garder l’anonymat.

"Certains comprennent le non, d’autres moins"

Certains pénalistes ont également dû s’habituer aux tentatives de corruption de clients persuadés que tout est achetable - y compris la déontologie. "On parle de réseaux tentaculaires soucieux de préserver leur monopole à tout prix. Evidemment, la volonté de corrompre est partout", indique Me Poitevin depuis Marseille. L’avocat admet lui-même avoir déjà dû refuser de "transmettre telle information d’un dossier, ou d’apporter tel objet au parloir". "Il faut tout de suite refuser : si vous mettez le doigt dans l’engrenage, ça peut aller très vite", rappelle-t-il, évoquant l’erreur de certains confrères ayant "risqué leur vie ou leur carrière en allant sur ce terrain".

Me Martine confirme des tentatives "régulières" de clients dont il faut savoir "ménager l’ego". "Le plus souvent, c’est pendant les gardes à vue. Ils vont demander de faire passer un message à quelqu’un, déplacer telle ou telle chose. On tempère, certains comprennent le "non", d’autres moins", illustre-t-il. Il faut également gérer les attentes de cette clientèle, qui fixe parfois des objectifs inatteignables et promet des sommes mirobolantes en cas de succès. "Il m’est arrivé qu’on me dise : 'Si vous me sortez dans les X mois, je vous pose une somme à six chiffres que je vous ferai porter en liquide'", raconte-t-il.

Du haut de ses vingt années d’expérience, Me Benoît David, spécialisé dans le droit de la détention, se veut extrêmement clair sur la question. "Quand des clients se mettent à me tutoyer, me demandent d’aller voir untel, commencent à m’appeler depuis la détention sur des téléphones obtenus illégalement, je préfère me retirer. Quitte à perdre de gros dossiers", explique-t-il. Après avoir accepté de devenir l’un des avocats de Mohamed Amra - dont l’évasion d’un fourgon pénitentiaire a provoqué la mort de deux agents, en mai 2024 -, Me David a par ailleurs subi une vague de harcèlement, recevant de faux avis Google ou des messages vocaux de menaces. "En tant qu’avocats, nous sommes de plus en plus associés aux personnes que nous défendons", regrette-t-il.

"Avocats qui jouent la montre"

Un constat partagé par Me Thomas Bidnic, lassé des critiques sur les stratégies utilisées pour remettre en liberté ses clients - au premier rang desquelles les fameux vices de procédure. Le pénaliste, qui excelle dans la traque de ces irrégularités administratives, s’indigne des critiques qui pourraient lui être faites. "La loi prévoit des règles. Pourtant, un certain nombre de magistrats s’autorisent à les violer de manière très nette, avec des délais dépassés qu’ils disent n’avoir pas vus venir, des formalités qui ne sont pas respectées", peste-t-il. "Notre métier, c’est de chercher les erreurs. Certains magistrats voudraient qu’on vienne avec un panneau en quatre par trois les prévenir qu’il y a un problème de délai ou qu’il manque une signature de PV !", abonde Me Ruben.

Franck Rastoul, procureur général près la Cour d'Appel d'Aix-en-Provence, déplore de son côté des stratégies de la défense "qui peuvent devenir des stratagèmes". "Il y a parfois une volonté de déstabiliser l’institution judiciaire, avec des demandes de remise en liberté volontairement floues, des courriers envoyés à des adresses imprécises, des avocats qui jouent la montre", regrette-t-il.

Dans un tel contexte, les tribunaux commencent à s’organiser. Il y a un an et demi, la Cour d’appel d’Aix-en-Provence a mis en place une cellule d’analyse procédurale, afin d’étudier en profondeur les cas de remise en liberté qualifiés "d’accidentelles" par le procureur général. Une vingtaine de cas ont déjà été étudiés. "S’il y a un problème organisationnel, on y remédie. Si on ne partage pas la décision rendue, on fait un appel. Et s’il y a une suspicion de corruption au sein du tribunal, on enquête", explique Franck Rastoul.

Un travail nécessaire, au vu des conséquences que de telles irrégularités administratives peuvent provoquer. En mars dernier, le chef présumé d’un important réseau de trafiquants marseillais, condamné en appel à cinq ans de prison, avait été remis en liberté avant même l’exécution de sa peine, comme le dévoilait Le Canard Enchaîné. Sa détention provisoire n’avait pas été renouvelée dans les délais légaux par le parquet de général de la cour d’appel d’Aix-en-Provence, comme l’exige normalement la procédure.

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