Livres : Sandro Veronesi, l'innocence avant "Septembre noir"
Eté 1972, Gigio, comme le surnomme ses proches, a "12 ans et 4 mois" et "pas un seul poil sur le torse, ni sur les bras, ni sur les jambes", contrairement à ses copains pérorant en maillot sur la plage toscane de Fiumetto. Dans la station balnéaire huppée, ses parents, les Bellanti, louent d’avril à septembre une maison, et l’adolescent, seul fils de la famille, doit chaque dimanche naviguer à bord du dériveur barré par son père, charismatique avocat et marin frénétique, quand bien même il n’a jamais remporté une course.
Hormis ces épuisantes sorties en mer, le garçon glabre s’ennuie avec délectation, écoutant les compétitions cyclistes sur le poste de radio de cuisine, s’essayant aux échecs, dévorant ses premiers magazines de bande dessinée et – surtout - rêvant d’Astel Raimondi, la fille des riches voisins, âgée d’un an de plus que lui, dont il admire les tresses fines quand celle-ci s’allonge, maussade, à ses côtés sur le sable.
Matelas gonflables chauffés par le soleil
Naissance du désir, tourments qui l’accompagnent, Septembre noir, le nouveau roman de Sandro Veronesi, voix majeure de l’Italie contemporaine, récompensé deux fois du prix Strega (Chaos calme en 2006 et Colibri en 2021), offre une œuvre languide, dolente, explorant avec tendresse les facettes des étés interminables de l’enfance. Odeur du caoutchouc des ballons de plage, matelas gonflables chauffés par le soleil, ombres des canisses du bar de la plage Stella, picotement des peaux brûlées, couches de crème imposées par la main maternelle anxieuse, espionnage des conversations adultes et découverte troublée de leurs mensonges.
La plume italienne excelle à décrire la lenteur cotonneuse des vacances familiales et l’égoïsme radieux de l’adolescence, via les souvenirs de son narrateur, soit Gigio devenu adulte et professeur, renommé pour son expertise en traduction. "Je dois commencer par évoquer mes parents. Ils étaient à cette époque les dépositaires de ma sérénité, c’est donc qu’ils étaient de bons parents", se remémore dans les toutes premières pages celui qui n’a pas encore eu l’idée de désobéir. Sa mère, Irlandaise aux cheveux d’un "roux indescriptible" attirant les regards, la petite sœur Gilda, dont la peau laiteuse ne supporte pas les rayons ultraviolets, et puis, l’étrange oncle Giotti, d’une timidité abyssale, "comme s’il vivait en permanence dans un ascenseur occupé" et qui jamais ne finit son assiette.
La somnolence s’achève, quand, de retour d’un séjour linguistique en Angleterre, Astel Raimondi, s’intéresse enfin à lui, dont les poils ont poussé, s’amusant à lui faire traduire les chansons de rock qu’ils écoutent sur son tourne-disque. Au même moment, le garçon amoureux surprend sa mère proférant des jurons alors qu’elle se croit seule dans une cabine de plage, où elle retire son maillot mouillé. Parents faillibles ? L’été des découvertes, l’été des baisers, des blessures et du fracas. La nostalgie serait joyeuse si l’on ne pressentait pas, et l’auteur l’annonce lourdement, l’avènement d’un drame, se superposant au massacre perpétré par l’organisation terroriste Septembre noir, interrompant brutalement les Jeux olympiques de Munich que le jeune garçon suivait sur la télévision que possèdent les riches parents d’Astel. "Pour la première fois, le monde venait de me toucher directement sans filtre – et le monde brûle, c’est un feu ardent". La mélancolie de Sandro Veronesi signe ici un roman délicat, quand la fin de l’enfance laisse place au pardon des fautes parentales. "On ne se rappelle pas toujours très bien pourquoi l’on a été heureux, mais on n’oublie jamais qu’on l’a été", écrit-il, citant le poète américain W.H. Auden. Heureux donc, comme le fut Gigio dansant avec Astel sur Cocker Happy de Joe Cocker alors que, sur la plage, le soleil fait brûler le sable.
Septembre noir de Sandro Veronesi, traduit de l’italien par Dominique Vittoz. Grasset, 320 p., 22, 9O €.