Espionnage américain : ce que la France savait… et a laissé faire
Réunion de crise à l'Elysée. En 2013, l'hebdomadaire allemand Der Spiegel feuilletonne sur l'affaire Edward Snowden. Ce sous-traitant de la NSA et de la CIA vient de révéler un système de surveillance mondial des communications. Grâce aux archives de l'informaticien, des informations remontent sur l'existence d'une station d'écoute américaine située à Paris. Et pas n'importe où : sur le toit de l'ambassade américaine, à peine dissimulé derrière une façade en trompe-l’œil.
Alain Zabulon, coordonnateur national du renseignement, s'interroge : les Américains ont-ils déposé un permis de construire ? Il faudrait vérifier auprès de la mairie de Paris. Devant ces questionnements purement administratifs, les services secrets s'agacent. "Ils avaient refait le toit de leur ambassade pour qu’il soit transparent aux ondes électromagnétiques. On se doutait de pourquoi", grince Bernard Barbier, directeur technique de la DGSE de 2006 à 2014. Frappé d'amnésie sélective, Paris redécouvre l'espionnage américain. "Il n'y a pas que des antennes télé sur les toits des ambassades ! ironise Jean-François Ferlet, ancien directeur du renseignement militaire de 2017 à 2021. Tout le monde fait du renseignement. En la matière, on n'a pas d'amis, on n'a que des contacts".
La fin du secret
Les maîtres espions mettaient en garde depuis longtemps contre le risque d'écoutes illégales. Y compris venu de l'allié américain. Dès 2007, la DGSE organise un exercice grandeur nature pour sensibiliser Nicolas Sarkozy. Elle déploie un dispositif d'écoute dans un appartement proche de l'Elysée, à proximité de l'ambassade américaine. "L'idée était de montrer que les Etats-Unis, notamment, pouvaient intercepter les communications", se rappelle Bernard Barbier. Accro à son portable, Sarkozy refuse de s'en défaire. Le secret, c'est terminé, assure le chef de l'Etat. "Je n'étais bien sûr pas d'accord avec lui", assure Bernard Bajolet.
Coordonateur national du renseignement de 2008 à 2011, il a expérimenté de première main les méthodes américaines. En 2010, il reçoit dans son bureau à l'Elysée Leon Panetta, alors directeur de la CIA. La chaleur est écrasante dans la pièce réaménagée. "Si tu veux, ton bureau, je te le climatise !", plaisante l'Américain, dans une allusion aux capacités d'écoute de son agence. Le diplomate français veut prendre des nouvelles d'un projet d'accord de non-espionnage entre Paris et Washington. Panetta sourit : "Chi va piano, va sano", lentement mais sûrement. "C'était sa manière de me signifier que l'agence était contre, raconte Bernard Bajolet. J'ai pu dire à la cheffe de poste de la CIA à Paris que son patron venait de m'avouer qu'ils nous espionnaient de manière très officielle", poursuit le diplomate.
Pas de choc
En 2015, les révélations de WikiLeaks font l'effet d'une bombe. Le site apporte la preuve que trois présidents français - Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande - ont été mis sur écoute par les Etats-Unis entre 2006 et 2012. Comble de l'ironie, les documents publiés évoquent une conversation entre diplomates portant précisément sur l'accord de non-espionnage imaginé entre Paris et Washington. Le 24 mars 2010, Pierre Vimont, ambassadeur de France à Washington, échange avec Jean-David Lévitte, conseiller diplomatique à l'Elysée. Un analyste de la NSA commente la conversation : "Ce que Vimont et Lévitte comprennent, c'est que le principal point de désaccord concerne le souhait américain de continuer à espionner la France".
François Hollande convoque en urgence un conseil de défense. Certains ministres pianotent furieusement sur leurs portables. "Au moment où vous êtes en train de protester, les Américains nous écoutent", glisse Bernard Bajolet, devenu directeur de la DGSE, en désignant les téléphones. "Tout ça, c'est du théâtre, balaie aujourd'hui un ancien agent de renseignement américain passé par Paris. Ni Sarkozy, ni Hollande n'étaient choqués par les écoutes."
Des "faits inacceptables"
Les réactions timorées aux révélations de Snowden et de WikiLeaks tendent à lui donner raison. En 2013, la France condamne du bout des lèvres et demande une réponse de l'Union européenne. Devant les réticences de Londres, elle abandonne vite l'idée. L'exécutif français évite aussi de répondre à la demande d'asile d'Edward Snowden. Pressé par une situation économique dégradée, il ménage son allié américain. Deux ans plus tard, rebelote : François Hollande fait savoir que l'exécutif réprouve des "faits inacceptables". L'affaire s'arrêtera là.
Paris se sait observé de près par les espions américains. Un an avant les révélations de Snowden, une cyberattaque très sophistiquée visant l'Elysée a été débusquée juste avant la présidentielle. Ses auteurs percent la sécurité en trompant l'ordinateur d'un conseiller, se comportant comme s'il se connectait sur Facebook.
"Vous êtes bons, quand même"
Dans les mois qui suivent, il se rend à Washington avec Patrick Pailloux, alors directeur de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information. Ils vont questionner Keith Alexander, patron de la NSA. "Vous êtes bons, quand même", leur glisse-t-il, un peu vexé d'avoir été attrapé. Le dialogue ne débouche sur rien. En amont, les maîtres espions ont un espoir : négocier un antidote, alors que la France est en position de force. Mais l'Elysée refuse.
Confrontée au terrorisme, la France a un besoin impératif des informations fournies par Washington. Le renseignement américain s'y attelle de bonne grâce, par l'intermédiaire du représentant de la CIA à Paris. Selon un dirigeant du renseignement de l'époque, il arrive que l'agence américaine livre des informations précises, issues d'interceptions, en moins de douze heures. Les liens entre les services secrets sont si forts qu'au début des années 2010, les deux pays évoquent la possibilité de faire entrer Paris dans les Five Eyes. Cette alliance, qui inclut le Royaume-Uni, permet un échange accru de renseignements électromagnétiques largement alimenté par les Etats-Unis.
Résignation
Paris proteste d'autant moins qu'elle dispose de son propre programme de surveillance. Il lui permet d'entretenir un lien privilégié avec les Five Eyes. Son nom de code : Lustre. "A la fin de mes fonctions, on avait quasiment réussi à avoir un triumvirat d'échange d'informations avec Londres et Washington", note Bernard Barbier. Suffisant pour être considéré... mais pas pour riposter. "Il n'y a pas plus puissant que la NSA. Quand on découvre qu'ils nous espionnent, que voulez-vous qu'on fasse ? s'interroge un ancien haut cadre de la DGSE. A chaque fois, c'est la même chose : on discute d'abord de ce qu'on peut leur couper. Puis on imagine leur riposte, l'escalade possible. Et on renonce : on ne peut rien faire. On est trop dépendants d'eux".
L'Elysée ne peut que s'accommoder des assurances de la Maison-Blanche. Dans Un président ne devrait pas dire ça…, François Hollande explique que les Américains se sont engagés à ne plus cibler la présidence. "Aujourd'hui, on apprendrait que mon téléphone est écouté, là, ce serait un manquement de la part des Etats-Unis", dit-il aux deux journalistes, avant d'ajouter : "Ça veut dire concrètement qu'ils peuvent cibler d'autres personnalités. Le Premier ministre peut être écouté".
Résigné, l'exécutif a désormais intégré les risques d'écoutes. "Lors de mon premier et seul conseil de défense de la présidence Macron, le chef de l'Etat avait pris la précaution de nous rassembler sans portable", note Bernard Bajolet. La réunion s'était tenue dans le "PC Jupiter", le bunker des sous-sols de l'Elysée. Un endroit qu'aucune antenne, en principe, ne peut atteindre.