Audiovisuel public : les coulisses d’une commission d’enquête explosive
Faites entrer l’accusé ! Une pièce de théâtre s’est jouée, ce mardi 25 novembre, au deuxième sous-sol du Palais Bourbon. C’est en tout cas comme cela qu’a été présentée par le groupe Union des droites pour la République (UDR) l’audition du président de l’Arcom, Martin Ajdari, dans le cadre de la commission d’enquête sur "la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public". Comme on vendrait des places pour Le Bourgeois gentilhomme, les communicants d’Éric Ciotti évoquent sur les réseaux sociaux un "acte I". Dans cette drôle de pièce, les comédiens ne sont pas Monsieur Jourdain et Dorimène mais Charles Alloncle et Jérémie Patrier-Leitus, respectivement rapporteur et président de cette commission qui fera couler beaucoup d’encre. Et il n’y aura pas cinq actes, comme dans la pièce de Molière, mais une cinquantaine, puisque les auditions s’étaleront sur trois mois. Tous les ingrédients sont réunis pour en faire un "show" médiatique à succès, dont les médias du groupe Bolloré, en guerre ouverte avec les groupes de l’audiovisuel public, feront leur beurre.
Le ton avait été donné avant cette première audition, l’entourage de Ciotti s’occupant, par voie de presse, du "teasing", promettant de mettre tout le monde "sur le gril" et de "sortir les cadavres du placard". Voilà de quoi rassurer Delphine Ernotte, patronne de France Télévision, et Sibyle Veil, directrice générale de Radio France, convoquées les 10 et 17 décembre ! C’est donc dans un contexte un brin tendu que s’est déroulée l’audition de Martin Ajdari. Dès la première question, le rapporteur Charles Alloncle l’interroge sur sa légitimité à la tête de l’organisme, lui demandant pourquoi Emmanuel Macron l’a nommé et pointant d’éventuels conflits d’intérêts. Premiers soupirs dans la salle. Puis Alloncle revient à la charge, rappelant ses expériences dans différents cabinets ministériels. "Ces questions sont totalement déplacées", nous écrit un député de gauche membre de la commission, qui interpelle le président, lequel joue malgré lui, dans cette histoire, le rôle de "good cop". Visage fermé, Alloncle répond aux élus de gauche qu’il est libre de poser les questions qu’il veut. Le décor est planté.
Cette commission aurait pourtant pu ne jamais voir le jour. Elle est le fruit d’une longue délibération en interne, entre les 16 élus du groupe ciottiste, allié du Rassemblement national. Comme chaque groupe, depuis 1988, UDR a un "droit de tirage" annuel. Il a longtemps été question de l’utiliser pour créer une commission d’enquête sur le coût de l’immigration. Le sujet avait l’avantage d’être suffisamment clivant pour qu’on en parle pendant un moment, et en juillet, la commission est jugée recevable. Charles Alloncle fait valoir qu’il y aurait également matière à en faire une sur l’audiovisuel public, qu’Éric Ciotti propose de "partiellement privatiser". En février, ce dernier avait réagi vivement à la fermeture de C8 et diffusé une pétition demandant le maintien de la chaîne. "On a hésité toute l’année, glisse-t-on chez UDR. On fonctionne avec la méthode Fillon : on met en place des événements et, à chaque fois, on dévoile un pan de notre programme. Dans ce cas précis, on a estimé que le format de la commission d’enquête, qui offre un pouvoir de convocation, était plus propice à une enquête sur l’audiovisuel public que sur l’immigration." Et, comme l’avait révélé L’Express, ils n’abandonnent pas la question du coût de l’immigration, qui fera l’objet d’un colloque à la Maison de la Chimie.
L’affaire Legrand-Cohen, "l’élément déclencheur"
En septembre, l’affaire Legrand-Cohen a achevé de les convaincre. Les deux journalistes avaient été filmés à leur insu dans un café, où ils retrouvaient deux cadres du Parti socialiste. Dans cet enregistrement clandestin, on entendait Thomas Legrand, alors éditorialiste pour la radio publique France inter, assurer qu’il "fai[sait] ce qu’il faut" pour empêcher Rachida Dati de l’emporter aux municipales à Paris - il a depuis été suspendu de l’antenne de France inter. "Ça a été l’élément déclencheur", assure un proche d’Éric Ciotti.
Enfin, un rapport de la Cour des comptes publié le 23 septembre élargit le spectre de la commission. L’institution de la rue Cambon estime dans ses travaux que France Télévisions, dont les capitaux propres se sont effondrés, est menacé de "dissolution" d’ici à la fin 2026. Au-delà du cas de France TV, il s’agit, affirme le rapporteur, d’examiner comment sont utilisés les 4 milliards d’euros d’argent public que perçoit chaque année le secteur de l’audiovisuel public - ce qui représente la moitié du budget du ministère de la Culture. Fin octobre, la création de la commission d’enquête est validée. Alors qu’on lui reproche d’avoir prérédigé les conclusions de cette commission d’enquête, Charles Alloncle se défend de toute velléité partisane : "Il y a sur ces chaînes une sous-représentation chronique à la fois du RN, mais aussi de LFI. Je ne suis pas le porte-parole d’un syndicat ou d’une crémerie. J’ai dit aux 31 députés de la commission que ma porte était ouverte. Aucun d’entre eux ne m’a fait un retour." Et de balayer, par ailleurs, toute proximité qu’on lui prête avec le milliardaire Vincent Bolloré : "Je ne l’ai jamais rencontré et je n’ai été invité qu’une fois sur CNews, lorsqu’un attentat a été commis dans ma circonscription…"
L’argument ne convainc pas vraiment le député écologiste Jérémie Iordanoff, qui estime que "le but de cette commission, c’est de démontrer que l’audiovisuel public, ça coûte cher et ça ne sert à rien". Dans cet affrontement qui se dessine entre la gauche et l’UDR et le RN - affrontement qui se déroule également sur le terrain judiciaire puisque France TV et Radio France viennent d’assigner CNews en justice - le président de la commission Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), se retrouve au milieu du gué. "Je refuse que cette commission soit un tribunal politique pour l’UDR ou devienne le lieu de la politique spectacle. À la fin, le risque est de renforcer la polarisation médiatique et in fine la facture politique. Nous sommes à un point de bascule, alerte-t-il. Cette commission ne doit donc pas être théâtralisée ou dévoyée." C’est la première fois sous ce format que les députés se penchent dans le détail sur l’audiovisuel public. Le seul précédent, rappelle Charles Alloncle, c’était à l’occasion d’une mission d’information dans les années 1990. Et Alloncle, qui n’a pas sa langue dans sa poche, ne peut s’empêcher de rappeler que cette mission avait conduit à la chute de Jean-Pierre Elkabbach…