"C'est un doigt d’honneur à la jeunesse" : le budget 2026 passé au crible par Christelle Morançais
Ancienne entrepreneuse devenue patronne de région, Christelle Morançais, courageuse responsable attachée à la réduction des dépenses publiques pour les uns, "Thatcher des Pays de la Loire" pour les autres, bouillonne en voyant les nombreuses nouvelles taxes votées dans le cadre du budget 2026. La vice-présidente d’Horizons, le parti d’Édouard Philippe, s'indigne d'une situation catastrophique et d'un pays où personne dans le champ politique ne semble être plus responsable de rien. Entretien d'une militante probusiness qui assume sa radicalité.
L’Express : Dans une tribune publiée dans L’Express, plus de 1 000 chefs d’entreprise s’alarment des trouvailles toujours plus audacieuses des parlementaires pour mettre sur pied de nouvelles taxes. Vous qui avez été cheffe d’entreprise avant d’être responsable politique, les comprenez-vous ?
Christelle Morançais : Bien sûr ! Ça fait 40 ans que nos entreprises encaissent des politiques "anti-compétitivité" sans rien dire. En France, une certaine doxa de gauche, dominante dans la presse et à l’université, adore détester les patrons et les entreprises. C’est commode, ça évite de voir la réalité en face. Mais ce temps-là est fini. Nos entreprises doivent se rebeller, et c’est ce qu’elles commencent à faire. Les emplois, les salaires, la compétitivité, le modèle social… Ce sont elles et leurs 21 millions de salariés qui les financent massivement, et personne d’autre. Le monde économique doit peser beaucoup plus fortement sur le débat public. Ce qui est en train de se passer à l’Assemblée nationale est dramatique. Si ce budget de folie fiscale voit le jour, ce sont des milliers d’entreprises et des millions d’emplois qui seront détruits. Il y a une méconnaissance totale, mais alors totale, du monde économique.
Auraient-elles dû communiquer bien avant ? Faire remonter ces griefs plus tôt ?
De plus en plus de grands patrons s’expriment publiquement, y compris devant les parlementaires. Il m’arrive d’écouter leurs auditions à l’Assemblée, et je suis toujours marquée par le dogmatisme, la haine presque, qu’expriment certains députés à l’encontre de ces grands patrons. Quand Florent Menegaux, le PDG de Michelin, explique de façon très pédagogique les problèmes de compétitivité de la France liés notamment au niveau des charges en France, et les conséquences directes sur la fiche de paie des salariés, il a beau avoir raison (le niveau des prélèvements en France est 10 points au-dessus de la moyenne de l’OCDE), on lui fait un procès d’intention, on le traite de nanti et de privilégié. Toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout si elle sort de la bouche d’un chef d’entreprise.
Toute vérité n’est pas bonne à dire, surtout si elle sort de la bouche d’un chef d’entreprise.
Lorsque vous vous déplacez dans les Pays de la Loire, vous entendez ces plaintes ?
Il y a quelques semaines, en Loire-Atlantique, j’ai visité une minoterie dans le vignoble nantais. Sa dirigeante a 24 ans, elle est passionnée, dévouée, issue de la cinquième génération à la tête de cette entreprise, qui compte 320 collaborateurs et fait un chiffre d’affaires de 210 millions d’euros. On ne parle pas d’une multinationale, mais d’une PME familiale, ces entreprises qui font tourner le pays. Pour gérer leurs 7 implantations en France et leurs investissements, ses dirigeants ont constitué une holding. Avec le projet de nouvelle taxe et la remise en cause du Pacte Dutreil, c’est tout l’édifice qui est menacé, des investissements et des embauches qui ne se feront pas. C’est un contresens économique total !
Y a-t-il des mesures votées ou envisagées qui vous ont particulièrement choqué ?
Tout est à jeter dans ce budget catastrophique ! Mais ce qui me choque le plus, c’est la suspension de la réforme des retraites. On dit à nos enfants : votre avenir ne nous intéresse pas, débrouillez-vous avec nos déficits et notre dette, ce n’est pas notre problème… C’est un doigt d’honneur à la jeunesse. Le régime par répartition a été créé à une époque où 4 actifs cotisaient pour un retraité, nous en sommes à 1,7 actif pour 1 retraité, et bientôt 1,4 pour 1. N’importe qui peut comprendre que c’est intenable. Ce qu’une majorité de députés a voté est un acte de déloyauté et de lâcheté impardonnable vis-à-vis de notre jeunesse.
Politiquement, il y a aussi des compromis à trouver à l’Assemblée nationale, pour qu’une censure ne soit pas votée, pour qu’un budget puisse être mis sur pied… N’est-ce pas le plus important à court terme ?
On ne fait pas de compromis avec la réalité, et la réalité, c’est 170 milliards de déficit, 3 400 milliards de dettes, un service de la dette qui dépasse le budget de l’Education nationale ! On ne passe pas de compromis avec ce qui nous détruit, on le réforme, on s’y attaque… Le pays n’a pas besoin de compromis, il a besoin de courage. Et à un moment donné, les Français sont en droit de se le demander : y a-t-il encore un adulte dans la pièce ? On veut des responsables à la tête de ce pays.
On veut des responsables à la tête de ce pays
Fallait-il alors être buté et aller à la censure, quitte à dissoudre, retourner aux urnes, et sans doute fragiliser le pays au regard de ses créanciers, des agences de notation ?
De toute façon, le pays est en crise. Qui croit aujourd’hui qu’il existe une stabilité politique en France ? Et si le prix de cette prétendue stabilité, c’est la destruction de notre économie, ça nous avance à quoi ? J’ai le sentiment que ce que l’on appelle la stabilité politique, c’est plutôt l’idée de sauver sa peau et d’éviter à tout prix de nouvelles élections.
Seulement l’Assemblée nationale est telle que l’ont voulue les Français !
Une dissolution surprise, une campagne totalement improvisée, des alliances contre nature, et deux cents désistements au second tour dans un barrage républicain qui n’a fait depuis - si j’en crois les sondages - que renforcer le RN, ce n’est pas ce que les Français ont voulu. En réalité, l’erreur historique remonte plus loin, aux législatives de 2022. A l’époque, il y avait la possibilité de bâtir une majorité absolue, autour d’une vraie coalition allant des LR jusqu’à Renaissance. Ça n’a pas été fait. Ni le président de la République ni les LR n’ont voulu tendre la main…
Si, Emmanuel Macron l’a assez clairement demandé…
Les deux parties sont coupables, les torts sont partagés. Comment voulez-vous faire venir LR au gouvernement quand vous nommez Élisabeth Borne à Matignon ? Ils l’ont rejoint quand Michel Barnier a été nommé. Mais c’était trop tard.
La seule solution reste donc, comme l’a dit Édouard Philippe, la démission du président de la République ? Vous le rejoignez sur cette idée ?
Evidemment, je le soutiens. La clé de voûte de nos institutions, c’est le président de la République. Il a usé de son pouvoir de dissolution pour tenter de clarifier les choses. Il a échoué et aggravé nos difficultés. Si le problème vient de lui, la solution ne peut venir que de lui. Ce n’est jamais déshonorant de se conduire en homme d’Etat. Le général de Gaulle, lui, a su partir à temps, dans l’intérêt du pays. La prochaine présidentielle aura lieu dans 18 mois, c’est une éternité ! On ne peut pas laisser la France s’éteindre à petit feu sans réagir, et surtout pas à notre époque où tout s’accélère. Dans 100 ans, les livres d’Histoire raconteront que le quart de siècle dans lequel nous vivons était celui des plus grandes évolutions technologiques de l’histoire humaine. On ne peut pas continuer à regarder les balles passer entre les Etats-Unis et la Chine, englués dans nos problèmes politiques ! La France est bloquée et la seule chance de la débloquer et d’engager le sursaut, c’est l’élection présidentielle.
On voudrait nous faire croire que l’on vit dans un enfer néolibéral et inégalitaire. C’est absurde et faux !
On le voit dans les enquêtes d’opinion, il y a chez les Français une demande forte de justice fiscale. Faut-il aller plus loin pour faire contribuer davantage les hauts revenus ? Faut-il des gestes symboliques ? Ce sentiment profond devra un jour être écouté, ne le pensez-vous pas ?
Il y a une énorme mystification sur le sujet. Deux chiffres sont révélateurs : 10 % des contribuables les plus aisés acquittent trois quarts de l’impôt sur le revenu et le taux de redistribution en France est 14 points au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE. Et on voudrait nous faire croire que l’on vit dans un enfer néolibéral et inégalitaire. C’est absurde et faux ! On peut rejouer la lutte des classes et grappiller des millions par-ci par-là à quelques centaines de foyers fiscaux, mais ça ne changera absolument rien. La France n’a plus le temps de se payer des symboles. Notre problème, ce n’est pas la justice fiscale, c’est la compétitivité, l’investissement, l’innovation, les compétences et les salaires. Pour mieux rémunérer le travail, transformer notre économie et préserver notre modèle social, il faut stimuler la création de richesses.
Parlons propositions. Début novembre, Édouard Philippe a proposé un "deal fiscal inédit" qui consiste d’un côté à baisser de 50 milliards d’euros les impôts des entreprises et, de l’autre, à réduire de 50 milliards d’euros les aides qui leur sont versées. C’est donc une opération à somme nulle : quel est l’intérêt d’une telle proposition ?
L’enjeu, c’est la compétitivité de nos entreprises. Le décrochage technologique de la France et de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis et de la Chine est vertigineux. Il devrait tous nous alerter. Nos entreprises ne sont pas assez compétitives, parce qu’elles subissent trop d’impôts, de taxes et de normes. Édouard Philippe propose de les libérer de 250 milliards d’impôts de production en 5 ans, c’est absolument inédit sur le plan fiscal. Mais nous irons beaucoup plus loin, notamment sur les enjeux normatifs et la complexité administrative, qui sont de terribles boulets au pied de nos entreprises. Le projet d’Édouard Philippe sera un très grand projet d’émancipation, de liberté et de confiance en l’avenir.