Tech européenne : l’essor de Paris, les 50 "Puissants" et les défis de 2026
Le retard était frappant. Mais Paris a su le combler. Le Royaume-Uni hébergeait huit des dix plus gros fonds européens levés en 2024. L’édifiant rapport annuel sur la tech européenne d’Atomico révèle que la France et l’Allemagne ont grillé la politesse à Londres cette année, plaçant chacune quatre noms dans le classement. Paris se distingue même en abritant à la fois la médaille d’or (Cathay Inovation Fund III, 1 Md$) et la médaille d’argent (Eurazeo Growth Fund IV, 770 M$).
Ce palmarès est, par essence, très changeant. Le Royaume-Uni, place forte de l’investissement technologique, reviendra à coup sûr en force dans de prochains cycles. L’irruption de Paris, Berlin et Munich prouve cependant que l’Europe tout entière a pris du galon. Elle mesure enfin l’importance de la souveraineté numérique, objet du sommet européen que l’Allemagne et la France co-organisaient ce 18 novembre. Et elle a une base plus solide pour relever ce défi.
Depuis 2015, les niveaux d’investissements y ont été multipliés par plus de dix. Cela profite notamment aux deep tech, ces start-up spécialisées dans les innovations de rupture. Le spécialiste de l’IA de défense Helsing a, par exemple, levé 660 millions de dollars en série D cette année. Et Proxima Fusion 200 millions de dollars en série A. Des tours de table dont le secteur n’aurait osé rêver par le passé. En 2025, près de 60 % de personnes supplémentaires ont créé leur entreprise en Europe par rapport à 2023, précise le rapport du fonds britannique Atomico.
Les 20 Titans et les 50 Puissants de la tech européenne
L’Europe abrite désormais 40 000 entreprises technologiques financées dont 413 licornes. Leur valeur agrégée avoisine les 4 000 milliards de dollars soit 4 fois plus qu’il y a dix ans. En son cœur, l’on trouve 20 "Titans", tels ASML, SAP, Spotify, Adyen, Nokia ou encore STMicroelectronics. Mais aussi ce qu’Atomico baptise les 50 "Puissants", soit les entreprises créées depuis 2000 qui affichent les plus fortes croissances de revenus, les valorisations les plus hautes et des équipes d’au moins 200 personnes. Un catalogue comprenant de belles fintech (Revolut, Qonto, Pennylane, N26…), des champions de la santé (Oura, Alan…), du transport (Bolt, Flix), ou de l’infrastructure et du software (Lovable, Quantinuum, Eleven Labs, Synthesia, Celonis, Mirakl…). Parmi elles, on trouve bien sûr le champion Mistral AI qui a levé 2 milliards de dollars, en septembre 2025, dont 1,5 milliard apporté par ASML. Un tour de force qui fait du Français l’entreprise technologique privée la mieux financée d’Europe.
Ces progrès ne suffisent cependant pas à faire de nous de bons élèves. Depuis janvier, 33 milliards de dollars de capital privé ont été dirigés vers la tech européenne. Une paille au regard des 177 milliards déversés aux Etats-Unis. Le résultat de ce sous-investissement chronique est une dépendance insensée aux technologies américaines. Réseaux sociaux, IA, logiciels… A tous les niveaux, les Européens sont perfusés au numérique étasunien. Amazon, Microsoft et Google ont raflé 80 % du marché cloud. Que Donald Trump décide, sur un coup de sang, de compliquer l’accès de nos entreprises à ces plateformes où se trouvent leurs données, et elles se trouveraient en grave danger. En matière de cyber, le tableau n’est pas plus riant. Malgré le bon niveau des agences étatiques de certains pays européens, nos fortifications tiennent par le ciment américain. 75 % des 500 plus grosses firmes cyber mondiales sont de l’autre côté de l’Atlantique. Et les agences américaines ont des ressources inégalées pour contrer les hackers du monde entier.
"Vous ne pouvez pas consacrer la force de votre économie aux Sept Magnifiques (NDLR : les 7 entreprises américaines de la tech qui dominent la Bourse)", ni "déléguer tout le fonctionnement de votre démocratie aux Sept Magnifiques. C’est insupportable", a martelé le président français Emmanuel Macron lors du sommet du 18 novembre sur la souveraineté numérique. A l’Est, un autre colosse technologique nous éclipse. La Chine a progressé si vite qu’elle talonne désormais l’Oncle Sam dans de nombreux domaines, des plateformes web aux technologies vertes, en passant par l’intelligence artificielle. Et elle dispose de deux armes pour négocier avec Washington et Bruxelles.
D’abord, son monopole sur l’extraction et le raffinage des terres rares dont dépendent nombre d’industries (défense, aéronautique….). Ensuite, son empire manufacturier qui a rendu accro le monde entier. Le récent fiasco Nexperia doit nous alerter : il préfigure les crises qui attendent les (nombreuses) entreprises européennes qui utilisent des technologies américaines et produisent, en partie, en Chine. "La technologie n’est plus un secteur, c’est la force motrice qui redéfinit tout : notre manière de gouverner, de nous défendre, d’alimenter nos foyers, de gérer notre argent et de dispenser les soins de santé. La 'souveraineté' technologique n’a rien à voir avec le protectionnisme : elle relève de la capacité d’agir et du libre choix", fait valoir Tom Wehmeier, associé et directeur de la recherche d’Atomico.
Une Bourse européenne face à New York
Pour regagner de la marge de manœuvre, les Européens doivent d’urgence stimuler leur secteur tech. "Nous devons réserver une portion significative de nos marchés publics numériques à nos entreprises", prône l’économiste Cristina Caffara, cofondatrice de l’initiative Eurostack. Le président français Emmanuel Macron n’a pas caché lors du sommet berlinois y être très favorable : "Les Chinois ont une exclusivité chinoise aussi souvent que possible, et les Américains ont une préférence américaine très forte […], nous sommes les seuls à n’avoir jamais de préférence européenne." Les actifs des fonds de pension, des assureurs et des fonds souverains européens doivent également être mis davantage au service du financement de l’innovation sur le Vieux Continent. Et, rappelait en octobre le chancelier allemand Friedrich Merz, la création d’une "Bourse européenne" éviterait que "des entreprises prospères" filent à New York.
La Commission européenne traitera en 2026 plusieurs dossiers clés pour le secteur tech, notamment un 28e régime qui permettrait aux start-up de se déployer dans l’UE, sans se plier aux particularismes de chaque Etat membre. Si ces derniers acceptent de céder un peu de leurs prérogatives pour s’unir, ils pourraient enfin entrer dans la cour des grands.