Elon Musk, Sam Altman, Peter Thiel... A quoi pensent les géants de la tech ?
Il a pris un taxi avec Sam Altman, père de ChatGPT. A Séoul, il s’est incrusté auprès de Sergey Brin, co-fondateur de Google, lors de la victoire historique du logiciel AlphaGo de DeepMind. Il a pisté Mark Zuckerberg jusqu’à une plage sauvage à Hawaï, où monsieur Facebook s’est fait construire un bunker pour se préparer à la fin du monde. En 2016, Elon Musk lui a confié qu’Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie, ferait un bon président. Après une longue traque, Pavel Durov, créateur russe de la messagerie Telegram, lui a révélé être le père biologique d’une centaine d’enfants.
Tintin de la planète tech, Guillaume Grallet a échangé avec tout ce qui compte au sein de cette nouvelle aristocratie numérique. Dans le passionnant Pionniers, le rédacteur en chef du Point revient sur ces rencontres. Des entrepreneurs, scientifiques, ingénieurs et informaticiens en tee-shirts, parfois plus puissants que des chefs d’Etat, et qui sont à l’avant-garde des révolutions en matière d’intelligence artificielle, de réseaux sociaux, d’interfaces homme-machine… Guillaume Grallet décrypte leurs combats, leurs névroses, leurs obsessions, leurs évolutions, et montre à quel point ces "mavericks de l’accélération technologique" sont souvent passionnés par les idées. De quoi donner à la Silicon Valley des airs de nouvelle Athènes, pour le meilleur et le pire. Reid Hoffman, fondateur de LinkedIn, a étudié la philosophie à l’université d’Oxford. Le co-créateur de Palantir, Alex Karp, a été l’élève de Jürgen Habermas. Son associé, le très libertarien Peter Thiel, ne jure que par René Girard et voit l’Antéchrist chez tout ce qui est écologiste. Ce qui n’empêche pas ces geeks de brandir des références plus populaires, de Tolkien à Donjons et Dragons.
Divergences et haines
Ce livre documenté et nuancé est le meilleur antidote aux clichés et discours simplistes en vogue chez nos intellectuels gauchistes, tel le "techno-féodalisme" dénoncé par l’économiste Cédric Durand. Si d’anciens soutiens démocrates se sont nettement droitisés, à l’image de Mark Zuckerberg, jusqu’à soutenir l’extrême droite comme Elon Musk, il faut avant tout y voir une normalisation politique d’un ancien bastion de la contre-culture. Même le philanthrope Bill Gates, difficilement soupçonnable d’être un ardent trumpiste, parle d’une "variété des opinions politiques venant de la Silicon Valley", alors que ce petit monde, à part Peter Thiel, penchait encore il y a quelques années très à gauche.
Il ne faut ainsi pas sous-estimer les profondes divergences, et parfois même les haines, chez ces pionniers. Bill Gates et Elon Musk sont les "meilleurs ennemis". Tim Cook, numéro un d’Apple, s’oppose au monde sous surveillance de Mark Zuckerberg. Reid Hoffman, pourtant ancien membre de la "mafia PayPal" en compagnie de Thiel, Musk ou David Sacks, a fait campagne contre Donald Trump et défend des opinions progressistes. Ces Frankenstein de l’IA s'écharpent sur l’évolution de leurs créatures algorithmiques, se divisant entre alarmistes et rassuristes. PDG d’Anthropic, Dario Amodei annonce un "bain de sang chez les cols blancs" et assure que l’IA pourrait éliminer jusqu’à la moitié des "emplois de bureau d’entrée de gamme" d’ici à 2030. A l’inverse, Jensen Huang, cofondateur de Nvidia, estime que si l’IA programme l’obsolescence de certains métiers, d’autres se créeront, rappelant qu’une entreprise plus productive embauche plus de personnes. Le capital-risqueur taïwanais Kai-Fu Lee jure même qu’en 2050, l’IA nous aura libérés des tâches routinières et de la pauvreté, laissant plus de temps pour "trouver notre âme". Ce visionnaire prédit que ceux qui perdront leur emploi dans les années à venir "pourront devenir profs de yoga".
Pour Guillaume Grallet, la menace antihumaniste et liberticide viendra surtout de la puce de Neuralink promettant d’augmenter les capacités humaines, une obsession pour Musk. Le journaliste sait de quoi il parle : lui-même s’était fait implanter une puce NFC sous la peau en 2015 pour tenter l’expérience. "Très vite, le vertige s'installe. Suis-je encore moi-même, ou déjà un autre ? Je comprends que chaque usage de la puce laisse une trace, que chaque innovation ouvre la porte à de nouveaux risques, à de nouvelles dépendances".
Ce père de famille n’a aussi cessé de poser une question cruciale : quelles compétences les enfants doivent-ils développer aujourd’hui pour réussir dans un univers en pleine mutation ? "La curiosité" lui a répondu le créateur de LinkedIn Reid Hoffman, les machines n’ayant pas ce vilain défaut.
Pionniers, par Guillaume Grallet. Grasset, 285 p., 22 €.