Margaret Atwood : "Nous, Canadiens, sommes moins à plaindre que vous les Français"
Orwell avait écrit 1984. Hasard ou coïncidence, en 1984, Margaret Atwood s’installe un moment à Berlin-Ouest pour écrire un roman orwellien en diable, La Servante écarlate, qui sortira en 1985 au Canada et l’année suivante aux Etats-Unis. On connaît la suite : des millions d’exemplaires vendus à travers le monde et une série à succès qui, depuis 2017, a donné au livre une aura supplémentaire. Que des manifestantes américaines s’habillent de robes rouges et de coiffes blanches pour appeler à défendre les droits des femmes a encore renforcé le mythe Atwood. A plus de 80 ans, la Canadienne est devenue une icône pop. La preuve ? Dua Lipa vient de la recevoir dans son podcast littéraire.
Chez tout écrivain reconnu, il y a une préhistoire. Margaret Atwood la raconte aujourd’hui dans Le Livre des vies (Robert Laffont), un récit toujours espiègle et lumineux malgré les moments difficiles. Il faut lire les chapitres où elle se souvient de son enfance dans la forêt, où son père entomologiste emmenait la famille vivre une partie de l’année – dans une incroyable scène, la mère de la petite Margaret combat un ours avec un balai. Il est aussi question de harcèlement scolaire, l’occasion pour Atwood de découvrir la méchanceté féminine. Puis viennent les heures heureuses, à travers la bohème littéraire de Toronto, les premiers succès, la consécration critique et publique… Graeme Gibson, son compagnon pendant plus de quatre décennies, accompagne Margaret Atwood dans ses nombreux voyages. Mort en 2019, il n’est plus là pour lire ce chant d’amour qu’est aussi Le Livre des vies.
De passage à Paris, cette star des lettres évoque l’Amérique de Trump comme les contradictions du féminisme depuis #MeToo. Elle nous explique aussi pourquoi la vie commence réellement à 40 ans, avec toujours son humour pince-sans-rire.
L’Express : Au début de votre livre, vous dites que chaque écrivain contient deux personnes : celle qui vit et celle qui écrit. Laquelle des deux est assise en face de moi ce matin ?
Margaret Atwood : Vous parlez à celle qui vit – mais, naturellement, celle qui a écrit Le Livre des vies n’est pas loin.
C’est une idée que Proust défendait dans Contre Sainte-Beuve, quand il oppose le moi social et le moi profond.
J’ai énormément lu Marcel Proust, mais pas Contre Sainte-Beuve. J’ai bien étudié la littérature française, ce qui ne veut pas dire que je parle couramment votre langue. La première fois que je suis venue en France, en 1964, la première chose que je pouvais vraiment dire était : où sont les toilettes ? Force est de reconnaître que ça ne nous emmène pas très loin dans l’analyse littéraire…
A propos de moi social et de moi profond, n’est-ce pas un problème que, aujourd’hui, on interroge les écrivains comme des citoyens et non comme des artistes ?
En effet… Aucune loi n’indique que les artistes doivent être vertueux dans leur vie privée - et d’ailleurs dans les faits la plupart d’entre eux ne l’ont pas été. Moi-même je ne suis pas vertueuse ! Mais quand les gens se mettent à admirer vos livres ils pensent que vous devez être une citoyenne modèle – ce qui veut dire que vous devez partager leurs avis, ce qui est impossible.
Par sa forme et son ton enlevé, Le Livre des vies m’a rappelé Autres rivages de Nabokov et Inside Story de Martin Amis. Avez-vous pensé à eux en écrivant vos Mémoires ?
Aucun de ces deux récits ne m’a inspirée, même si je les connais… On me demande souvent si c’est le fait de grandir dans les bois qui a fait de moi une romancière. Il y a sur terre une grande variété d’écrivains, et ils ont eu les enfances les plus diverses. Je réponds parfois que Simone de Beauvoir et ma mère sont nées la même année. Imaginez-vous Simone de Beauvoir dans une cabane, se battant contre un ours ? De l’autre côté, je n’imagine pas ma mère écrivant des livres… Pourquoi l’un devient écrivain, et l’autre non ? D’habitude, les écrivains ont en commun un intérêt précoce pour la lecture, et une prédisposition à la solitude, qu’ils viennent d’un milieu relativement modeste ou plus privilégié, comme Proust. Le mieux est de ne pas y penser : on idéalise Shakespeare car on connaît mal sa biographie, et c’est très bien comme ça.
Vous citez Simone de Beauvoir. Connaissez-vous les livres d’Annie Ernaux ?
Elle est assez récente, non ? Je ne l’ai jamais lue, mais ma fille Jess l’apprécie beaucoup.
C’est une référence en France. Elle est souvent dans une posture victimaire, là où dans votre livre vous vous montrez tout le temps drôle et au-dessus des drames…
C’est parce que je suis canadienne ! Nous sommes plus gais que vous les Français, mais il est vrai que vous avez enchaîné les catastrophes et les turbulences depuis plus de deux siècles. Nous, pas trop. Nous sommes anxieux, inquiets, pris en sandwich entre la Russie et les Etats-Unis, qui aimeraient maintenant nous annexer. Ce n’est pas très rassurant, enfin nous sommes moins à plaindre que vous.
La sororité est une force puissante, parfois de façon négative.
Vous consacrez un chapitre de votre livre à une certaine Sandra, une petite fille de votre classe qui vous a martyrisée quand vous aviez 9 ans. Cela semble fondateur dans votre vision des rapports entre les hommes et les femmes.
Toutes celles qui ont été une petite fille comme moi me comprennent. La sororité est une force puissante, parfois de façon négative. C’est normal : les femmes sont des êtres humains comme les autres, elles ne sont pas des espèces d’anges. Etre un homme ou une femme ne vous conditionne pas à être bon ou mauvais sur le plan moral. C’est une question d’individualité. Cela n’a rien à voir avec les droits des femmes, que je défends.
C’est ce que vous disiez déjà en 2018 dans une tribune qui avait fait polémique : "Suis-je une mauvaise féministe ?"
Oh, quelle histoire ! Soyons sérieux : n’ayant pas un travail salarié, je ne peux pas me faire renvoyer. Je peux donc dire des choses que d’autres ont peur de dire. C’est souvent le cas avec les écrivains, raison pour laquelle les régimes dictatoriaux veulent les fusiller, les emprisonner ou les exiler : parce qu’ils disent l’indicible.
Sept ans après cette tribune vous n’avez pas changé d’avis ?
C’est l’inverse qui s’est produit : l’opinion publique s’est plutôt alignée sur mes positions. Depuis le début du mouvement #MeToo, on a compris que la dénonciation calomnieuse ne peut pas remplacer la justice. Mais vous savez quoi ? Tôt ou tard, j’ai toujours raison !
N’y a-t-il pas un malentendu avec vous ? Certains aimeraient faire de vous une porte-parole du féminisme à cause de La Servante écarlate, alors que vous êtes plus ambiguë…
Il y a des dizaines de féminismes différents. Il faut encore s’entendre sur le terme, savoir quelle est votre définition… Encore une fois, je suis pour l’égalité des droits, mais je ne crois pas que tous les hommes doivent être poussés du haut d’une falaise. Avant de dire si je partage le féminisme de telle ou telle, je veux d’abord savoir ce qu’elle entend et sous-entend par là.
Comment aviez-vous vécu le succès de l’adaptation de La Servante écarlate en 2017, trente ans après la publication du roman ?
On a un peu oublié qu’il y a d’abord eu un film du réalisateur allemand Volker Schlöndorff, écrit et tourné avant la chute du mur de Berlin et sorti juste après, en 1990. C’était la première fois depuis la guerre qu’un film sortait en même temps en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est. A l’Est, ils ont été sidérés et y ont retrouvé leur quotidien : on ne pouvait faire confiance à personne, la Stasi avait des espions partout. Dans le contrat que j’avais signé, les droits pour une éventuelle série télévisée étaient inclus. Mais à l’époque, une série, c’était Dallas – et je n’imaginais pas La Servante écarlate à la sauce Dallas. Puis les années ont passé, le distributeur a fait faillite et je ne savais même plus qui avait les droits. Entre-temps, les séries ont beaucoup progressé. On pouvait désormais étendre une narration complexe sur plusieurs saisons. La MGM s’est emparée du projet et on a commencé à tourner en 2016, avant l’élection de Trump. Là-dessus Trump a été élu : le script n’avait pas changé, mais le contexte lui donnait une tonalité différente. La diffusion a démarré en 2017. Alors que La Servante écarlate était vue comme une œuvre de science-fiction, elle est devenue une critique du régime. Son succès s’explique en partie par cette coïncidence temporelle, le fait qu’elle résonne avec l’époque. Et la série continue alors que le régime ne cesse d’empirer…
Que pensez-vous des manifestantes qui s’habillent comme vos servantes ?
C’est une tactique brillante par rapport à l’âge visuel dans lequel nous vivons. A l’ère de la radio, ça n’aurait pas fonctionné. Ces femmes peuvent se rendre ici ou là sans rien dire, modestement habillés, la caméra s’approche d’elles et ça crée quelque chose… Croyez-moi ou non : ça a commencé au Texas !
Je me demandais quand les chrétiens se soulèveraient contre Trump...
Qu’est-ce qui retient votre attention en ce moment aux Etats-Unis ?
Plusieurs choses intéressantes se produisent… Trump a appelé à la publication du dossier Epstein. Il résistait depuis des mois, mais sa base électorale était en train de se retourner contre lui. A suivre… Ces dernières années, les évangéliques noirs étaient contre Trump alors que les évangéliques blancs lui étaient favorables. Certains évangéliques blancs commencent à dire que le comportement de ce gouvernement est trop antichrétien. Je me demandais quand les chrétiens se soulèveraient contre Trump, tant les valeurs de ce régime sont incompatibles avec celles du christianisme. Ce revirement n’est pas anodin.
Durant la promotion de votre livre aux Etats-Unis, avez-vous été interrogée sur l’interdiction de certains de vos livres là-bas ?
Bien sûr ! L’Amérique n’est pas monolithique. Les gens qui m’y interviewent ne sont pas des adversaires. Quand on évoque mes livres interdits, à l’heure actuelle, on parle de livres qui ne sont plus dans les écoles ou dans les bibliothèques municipales ; on ne parle pas d’autodafés et de mises à l’index. L’Amérique n’est pas encore stalinienne, et il y aura toujours des partisans de la liberté d’expression.
Vous fêtez cette semaine vos 86 ans. Quel aura été votre période préférée ? Celle où vous aurez été la plus libre, la plus lucide et la plus inspirée ?
Je ne perds pas encore la boule ! Disons-le de manière plus sobre : je ne suis pas sénile. Quel fut le meilleur âge, celui pendant lequel je me suis le plus amusée… Prenons votre question dans le sens inverse : quel a été le pire ? 22 ans est un âge horrible. On n’est plus ado, on finit ses études, on ne sait pas quoi faire de sa vie, ça crée de l’anxiété, voire de la dépression. 32 ans n’est pas un meilleur âge. C’est quand on atteint 40 ans exactement que l’horizon s’éclaircit.
J’ai eu 40 ans cette année…
Vous y voilà ! Votre vie va commencer, vous allez voir. Et quand vous aurez mon âge, vous connaîtrez la chanson. A 86 ans, vous savez comment ça marche et, hélas, comment ça va finir. Vous pouvez dire absolument tout ce que vous voulez, ça n’aura plus de conséquence sur votre carrière. Vous pouvez prendre des positions impopulaires si vous les croyez justes. C’est très appréciable.
Vous avez récemment participé au podcast de Dua Lipa, qui est fan de vous. C’est important pour vous de parler à la jeunesse ?
Dua Lipa est charmante, et je trouve encourageant que des jeunes lisent. Depuis un demi-siècle, j’entends dire que le roman est mort, que la lecture est dépassée, etc. Les jeunes écoutent des vinyles, certains achètent des machines à écrire, et il y a ce téléphone portable rétro, The Brick, qui n’est pas un smartphone – on ne passe pas sa vie sur un écran, on ne se fait pas voler toutes ses données personnelles. Preuve est faite aujourd’hui que les réseaux sociaux rendent malheureux. On nous impose ces gens si glamours, et ça ne correspond pas à ce qu’on voit dans son miroir. Historiquement, on ne trouve pas cool le monde de ses parents. Tous les parents actuels sont sur leur téléphone portable, les réseaux sociaux… Les prochains adolescents devraient s’en détourner. J’y vois une source d’espoir. Kafka disait : "Il y a une abondance d’espoir, mais pas pour nous." Comprenez-y ce que vous voudrez !
Le Livre des vies. Mémoires écarlates par Margaret Atwood. Traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, Michelle Szkilnik, Nathalie Bru, Anna Gibson, Sarah Tardy et Christine Evain. Robert Laffont, 579 p., 25,90 €.