De La Genèse à Jonathan Coe : l’économie au prisme de la littérature
La démarche est inédite : retracer l’expansion de la sphère économique telle qu’elle est évoquée par les grands écrivains. En effet, si la littérature s’attache généralement à des destins individuels, ceux-ci s’inscrivent dans une époque, un contexte, dont l’économie n’est évidemment pas absente. Certains de nos auteurs les plus fameux ont ainsi pris un grand plaisir à analyser la manière dont les hommes façonnent le monde par le travail, l’argent, l’entreprise, mais aussi la manière dont il est façonné par ces forces parfois antagonistes. L’économie n’est que rarement le sujet principal d’un récit ou d’un roman mais Anne de Guigné, l’auteur de ce livre, par ailleurs talentueuse journaliste du Figaro, a su la débusquer dans de nombreuses œuvres classiques, de l’Antiquité à nos jours. Elle a opté pour une présentation chronologique montrant ainsi l’importance croissante que prend la sphère économique dans la vie des individus.
Au commencement était le Verbe. A priori, pas de place pour l’économie. C’est sans compter sur la sagacité de l’auteur qui débusque les paradoxes jusque dans les textes fondateurs de notre civilisation. Dans la Genèse, le travail est une punition voulue par Dieu, mais aussi « source d’épanouissement, de création et d’amélioration du monde ». Toujours dans la Bible, Joseph, fils de Jacob est le premier grand planificateur économique. Il fera prospérer la fortune du pharaon par une expropriation bien orchestrée. Quant à Thucydide, il est le premier, dans La Guerre du Péloponnèse, à noter l’importance pour un peuple de tenir ses finances publiques afin de ne pas être contraint à la guerre.
La littérature du Moyen-Age est peu prolixe sur l’économie mais Anne de Guigné s’appuie sur Tristan et Iseult (Xe siècle), le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (XIIe siècle), ou encore les récits du Roman de Renart (XIIIe siècle), pour montrer avec brio comment ces récits peignent avec verve et pittoresque les villes de foires, la prospérité d’une nouvelle classe de marchands contrastant avec la dure vie des paysans.
Dans le troisième chapitre, intitulé Les temps modernes : la bascule dans l’économie, Anne de Guigné rappelle que la découverte du « Nouveau monde » a bouleversé les équilibres : « les historiens estiment ainsi que près de quatre millions de tonnes d’or et d’argent franchirent l’Atlantique en moins d’un siècle à bord des galions espagnols. » L’Europe entre ainsi de plain-pied dans le monde de l’argent et les écrivains du vieux continent se saisissent de ce contexte pour faire vivre de nouveaux personnages. L’argent est quasi omniprésent dans le théâtre de Shakespeare dont Le Marchand de Venise (1597) met en scène l’usurier Shylock et un dilemme très moderne : que pèse l’argent face à l’amitié ? Jean de La Fontaine fait l’apologie du travail à travers de nombreuses fables dont les plus fameuses sont sans doute La Cigale et la Fourmi et Le Laboureur et ses enfants. Quant à l’insouciant Casanova, entre deux aventures, il multiplie les projets entrepreneuriaux hasardeux. L’auteur n’oublie pas Jean-Jacques Rousseau, déjà anticapitaliste, utopiste qui imagine dans La Nouvelle Héloïse (1761) un monde idéal fondé sur la frugalité dans une économie autarcique.
Les écrivains du XIXe siècle, pris dans la Révolution industrielle et l’expansion capitalistes se montrent à la fois fascinés et critiques. Balzac décrit dans Illusions perdues les déconvenues de personnages trompés par le crédit. Zola qu’on a l’habitude de ranger dans le camp des écrivains de gauche dépeint pourtant avec admiration l’entrepreneur Octave Mouret, héros de Au Bonheur des Dames. Un peu plus tard, le grand Dostoïevski, fait le procès du capitalisme dont il a observé la toute-puissance à Londres et qu’il voit corrompre Saint-Petersbourg. Au passage, on le voit se tromper sur l’acception du mot « libéral » qu’il assimile à un progressisme technicien.
Le chapitre consacré au XXe siècle est l’occasion de découvrir le rapport ambivalent à l’économie de Jack London, Anna Akhmatova, Maurice Druon et ses Grandes Familles, Tom Wolfe, Edith Wharton et bien d’autres. Il fait une belle place à Ayn Rand et son culte de l’individu ainsi qu’à Franz Kafka et sa vision prémonitoire de l’hégémonie administrative sur le monde moderne.
Le livre se clôt sur le pessimisme des écrivains actuels (Michel Houellebecq, Jonathan Coe) et une ouverture africaine (Chimamanda Ngozi Adichie) qui fustigent en cœur libéralisme et capitalisme sans forcément mesurer à quel point le socialisme a façonné nos sociétés modernes.
Anne de Guigné nous offre un essai captivant, porté par une conviction forte : en ne livrant pas de jugements péremptoires, en mettant toujours l’accent sur des destins individuels, en intégrant la complexité des ressorts de l’âme humaine, tiraillée entre l’intérêt et l’amour, la littérature éclaire l’histoire des échanges mieux que bien des manifestes.
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