Jordan Bardella ne sera jamais un Le Pen... et c'est peut-être sa chance
294. Si vous cherchez, en lisant Les Le Pen, Une famille française (Perrin), le nom de Jordan Bardella, vous ne le trouverez qu’à la page 294, sur 344. L’anecdote peut paraître insignifiante mais elle nous rappelle, s’il en était besoin, que l’actuel président du Rassemblement national est l’héritier d’une histoire qui le dépasse. En rejoignant, très jeune, le Front national (FN), avant de gravir à une vitesse éclair tous les échelons du parti, il s’est greffé à un clan à part, une dynastie extraordinaire, au sens propre du terme. Ces cinq lettres, "Le Pen", ont scandé notre vie politique depuis au moins cinquante ans, rappelle le journaliste et historien Christophe Bourseiller, dans sa passionnante fresque, qui remonte à la naissance de Jean-Marie Le Pen, en 1928. Être un Le Pen a longtemps été, à bien des égards, un fardeau. Or, comme le confessait Marine Le Pen sur TF1 en 2004 : "On naît fille de Le Pen et on meurt fille de Le Pen. C’est l’homme de ma vie. Il a construit la femme que je suis." La "dédiabolisation" ou la "normalisation" n’efface pas les stigmates d’une enfance si différente.
Grandir sous le toit du "Menhir", c’est avoir, dans sa chambre de petite fille, une affiche sur laquelle est inscrite cette citation du sulfureux parrain de Marine Le Pen, Henri Botey : "La guerre est un soleil noir qui fait mûrir les hommes." C’est aussi être réveillée, à 4h45 du matin, le 2 novembre 1976, par l’explosion d’une bombe de vingt kilos - l’une des plus puissantes déflagrations survenues à Paris depuis la Seconde Guerre mondiale - sur le palier du quatrième étage de son immeuble. La plus jeune des trois filles du patriarche n’avait que 8 ans. "En une fraction de seconde, leur univers s’écroule et leur enfance s’éloigne. Elles perdent leurs chambres, leurs jouets, leurs habitudes. À l’école, on les traite désormais plus durement que les autres", retrace Christophe Bourseiller. En classe, personne ne s’asseyait à côté de Marine Le Pen. Lorsqu’elle devait renseigner, au lycée, la profession de son père, pour échapper aux remarques et brimades des enseignants, elle écrivait "Directeur d’éditions musicales".
Que penser, en effet, de ce père gagné, après l’attentat de 1976, par la paranoïa, qui évite les restaurants et ne se déplace qu’à bord d’une voiture blindée ? Comment défendre cet homme qui multiplie les dérapages et "s’amuse au détriment des siens" ? Une provocation, parmi tant d’autres, leur coûtera cher. Après le divorce de Pierrette et Jean-Marie Le Pen, ce dernier lâche à Playboy que si son ex-femme a besoin d’argent, elle n’a qu’à faire des "ménages". Pierrette le prend au mot et pose à moitié dévêtue dans le même magazine. Marine Le Pen, qui n’a alors que 19 ans, sèche les cours pendant deux semaines et déclare à Paris Match : "Aujourd’hui, après ces photos, nous ne pouvons plus la considérer comme notre mère." En 1988, alors que son fidèle bras droit, Jean-Pierre Stirbois, vient de mourir, le paternel propose à Marine de l’accompagner à la morgue : "Viens avec moi. Je ne veux pas que le premier mort que tu voies, ce soit moi."
Pièce de théâtre
L’ouvrage fourmille d’anecdotes et de scènes comme celles-ci. On comprend mieux, en le lisant, pourquoi la rupture a été si douloureuse, en 2015. Le patriarche, mort le 7 janvier 2025, ne l’a jamais digéré. Dans le second volume de son autobiographie, Tribun du peuple, il écrit : "La plus grosse erreur de Marine aura été de m’exclure du Front national. C’est une erreur morale, humaine. En rompant avec son père, elle a brisé le lien sacré de piété qui fonde notre civilisation." Les relations, malgré tout, ne seront jamais rompues. Chez les Le Pen, on s’engueule en public et on se rabiboche en privé, à l’occasion de longues soirées dans le jardin du domaine familial de Montretout - elles pouvaient s’étirer jusqu’à quatre heures du matin. "Tout devient pièce de théâtre dans ce clan à nul autre pareil", résume Bourseiller. Et l’on pourrait dire que Jordan Bardella n’a rejoint la pièce qu’à l’acte III. Même si l’on est, comme lui, un fidèle militant du FN puis du RN, quelques années passées auprès de "Marine" ne suffisent pas à s’imprégner de tous les codes de cette famille très particulière. Bardella, en somme, ne sera jamais un Le Pen. Et c’est peut-être sa chance.
Christophe Bourseiller raconte que le 14 octobre 2019, Marine Le Pen déjeune avec le politologue Patrick Buisson. "La bonne stratégie, c’est le RN derrière un candidat non issu du RN", lui livre l’intellectuel, qui a largement inspiré la campagne victorieuse de Nicolas Sarkozy en 2007. Un Le Pen à l’Élysée, est-ce seulement possible ? À trois reprises, en 2002, 2017 et 2022, Jean-Marie Le Pen puis Marine Le Pen ont été battus au second tour. Le "front républicain" leur a barré la route de Matignon, après la dissolution, en 2024. Et, alors que le procès en appel de Marine Le Pen, dans l’affaire des assistants parlementaires, se déroulera du 13 janvier au 12 février 2026, Jordan Bardella, en pleine tournée de promotion de son livre, Ce que veulent les Français (Fayard), sera-t-il un jour amené à paraphraser Bruno Mégret, qui prônait, comme lui, une forme d’union des droites ? "Moi, Mégret, je suis Le Pen sans les inconvénients de Le Pen", clamait-il en 1999…