Sébastien Lecornu, un homme seul à l'Assemblée ? Ces soutiens discrets du Premier ministre
Mai 2023. En toute discrétion, Sébastien Lecornu, alors ministre des Armées, invite une poignée de députés LR à assister, dans l’Est de la France, aux manœuvres de l’exercice "Orion". Pour les convaincre de voter la loi de programmation militaire – la "LPM", dit-on dans le jargon – il leur sort le grand jeu. À sa demande, les élus embarquent à bord des hélicoptères NH90 de l’armée de l’air et se paient même le luxe de survoler, à bord de ces impressionnants engins, leurs circonscriptions. "Ce jour-là, j’ai pris une vraie leçon de politique", glisse l’un d’eux. En parallèle, le ministre demande à son cabinet de préparer, pour chacune des 577 "circos", une fiche résumant les avantages qu’ils pourraient tirer d’une adoption de la LPM. Et ça paie : elle est votée à une écrasante majorité, avec 408 voix pour. Sébastien Lecornu est un macroniste qui assume de faire de la politique "à l’ancienne". C’est, en partie, ce qui a permis à ce taiseux de patiemment tisser sa toile, depuis 2017, à l’Assemblée. "Il a ses sondes qui lui permettent, dans chaque situation, d’être le plus efficace possible. Il construit les bons relais au bon moment", livre son entourage. Autant de "relais" indispensables pour un Premier ministre qui n’a jamais été élu député, alors que l’on est entré dans "le moment le plus parlementaire de la Ve République".
En privé, Jean-Philippe Tanguy, président délégué du groupe Rassemblement national, affirme que "Sébastien Lecornu n’a aucun ami au Parlement". C’est partiellement vrai ; l’honnêteté commande de rappeler qu’il n’a pas vraiment d’ennemis non plus. Ses amis, si tant est qu’on en ait en politique, sont au gouvernement - on peut citer Gérald Darmanin, Maud Bregeon ou encore Mathieu Lefèvre – ou en coulisses : Thierry Solère reste très proche de lui et partage son temps entre l’Elysée et Matignon. Au Palais Bourbon, il a plutôt des "connaissances", qu’il contacte régulièrement. Il y a, bien sûr, ces anciens ministres redevenus députés – sur les 176 ministres nommés par Emmanuel Macron depuis huit ans, quelques-uns ont travaillé directement sous son autorité. Et sur les 92 députés Ensemble pour la République (EPR), "une dizaine a étroitement travaillé avec Sébastien", relève un proche de Gabriel Attal. Soucieux d’élargir son fragile socle au-delà des "macrono-attalistes", le maire de Vernon a nommé un Liot qu’il ne connaissait pas, ou du moins très peu, au sensible ministère des Relations avec le Parlement, Laurent Panifous, alors que ce poste revient souvent à un fidèle du chef de gouvernement.
C’est à la stratégique commission de la Défense nationale qu’il a tissé le plus de liens. Il y a rencontré par exemple l’actuel président du groupe Liot, Christophe Naegelen, qu’il tutoie, et y reste très apprécié. C’est sur ces bancs qu’il a pu échanger avec le président du groupe socialiste, Boris Vallaud, ou le député de Nouvelle-Calédonie Nicolas Metzdorf. "Il venait à chaque fois débattre du fond. Et il acceptait de discuter avec tout le monde. Je me souviens d’échanges passionnants qu’il a eus avec les insoumis Bastien Lachaud et Aurélien Saintoul", relate un député qui siège dans cette commission. Encore aujourd’hui, il échange régulièrement – une fois tous les deux ou trois jours – avec l’un d’eux, Jean-Louis Thiériot. Le député de Seine-et-Marne était le référent LR sur la LPM avant d’être nommé, sous Michel Barnier, ministre délégué au ministre des Armées, en charge des Anciens combattants. C’est l’un de ses "capteurs". Quand Lecornu songe à annoncer, lors de sa déclaration de politique générale, la suspension de la réforme des retraites, c’est à Thiériot qu’il écrit. Il prend le pouls. "Qu’en penses-tu ?" "Comment ça réagirait dans ton groupe ?" Le lendemain, alors qu’il est menacé par deux mentions de censure, il le sonde encore, lui demandant combien de LR seraient prêts à le censurer. "Ça va être très serré", lui répond en somme Thiériot, qui avait estimé, dans son dernier pointage, que la non-censure se jouerait à 7 ou 8 voix – 18 voix ont finalement manqué pour renverser le gouvernement Lecornu II.
"Bataille après bataille"
Avant de monter à la tribune de l’hémicycle, mardi 14 octobre, Sébastien Lecornu envoie également un SMS à Olivier Faure. "Je prends mon risque", avait-il écrit au Premier secrétaire du PS, comme l’avait révélé Le Point. Entre les deux hommes s’est nouée, dans cette étrange période, une solide relation de confiance et de respect mutuels. "Ils sont faits du même bois. Entre eux, c’est fluide. Un jour, Olivier m’a dit : ‘Il est authentiquement de droite. Je suis authentiquement de gauche. Donc on s’entend authentiquement bien’", raconte un fauriste. En dépit des coups de semonce du patron des socialistes, qui promet de censurer Lecornu s’il n’accède pas à ses demandes, on est tout aussi dithyrambique à Matignon sur Faure, louant "sa loyauté, sa fidélité et sa sincérité dans les échanges".
Lors de l’intense journée du vendredi 31 octobre, le Premier ministre n’hésite pas à improviser à la hâte un déjeuner avec Olivier Faure et Boris Vallaud. Et pour cause : il sait qu’il doit son salut au choix des socialistes de ne pas le censurer. Dans la "famille" socialiste, il peut compter sur un autre appui solide. Le "M. Budget" du PS, Philippe Brun, est issu du même département que lui, l’Eure. Et, là encore, en politique, on n’oublie pas certains gestes. En 2022, alors que la droite locale appelle à voter blanc dans le duel qui oppose le candidat socialiste à la candidate du RN, Chrystelle Saulière, Sébastien Lecornu appelle publiquement à voter pour Philippe Brun. Et le jeune socialiste finit par être élu député dans cette poche, à seulement 350 voix près, au milieu d’un département qui bascule au RN. Aujourd’hui encore, Brun lui sait gré d’avoir "tenu la digue".
Ceux qui ont accompagné la lente ascension de ce "moine-soldat" affirment qu’on ne comprend pas l’homme si on ne saisit pas qu’il ne cherche pas, comme les autres, à se bâtir un "réseau pour 2027". "Il a une approche militaire, vraiment très séquentielle. Il est sur un seul front à la fois. Bataille après bataille", confie un proche. "Colline après colline", dirait un certain Bruno Retailleau… Mais a-t-on déjà vu un général sans troupes remporter une bataille ? Michel Barnier, surnommé par quelques mauvaises langues "Michel Le Bref", avait son socle de fidèles ; François Bayrou aussi. Qui est vraiment "lecorniste" ? "Personne ne se fera trouer la peau à sa place", résume crûment l’un de ses interlocuteurs réguliers. "Une écurie peut enfermer. Son atout, dans la période, c’est qu’il n’en a pas, parce qu’il n’a pas d’ambition présidentielle", réplique son entourage. Voire… Tous ceux qui passent par Matignon ne rêvent-ils pas, un jour, de l’Élysée ?