Quand le Maroc et l'Algérie se déchirent autour du caftan, par Arnaud Lacheret
Il aurait pu s’agir d’une affaire anecdotique, mais la reconnaissance du caftan marocain par l’Unesco au titre du patrimoine immatériel est l’objet d’une démonstration de force de la part d’Alger qui fait feu de tout bois pour l’empêcher. Sous couvert de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, l’Algérie multiplie les offensives symboliques et culturelles contre le Maroc. Une stratégie de parasitage qui révèle les failles d’un traité conçu pour protéger la diversité culturelle, mais qui ouvre en réalité la voie à de nombreuses dérives.
Adoptée le 17 octobre 2003 par la Conférence générale de l’Unesco, la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel vise à préserver savoir-faire, traditions et expressions transmis de génération en génération. L’objectif était clair dès l’origine : reconnaître la valeur des pratiques culturelles des communautés et en assurer la transmission aux générations futures.
Mais ce traité souffre d’une limite majeure. Contrairement aux dispositifs protégeant le patrimoine matériel ou aux régimes de propriété intellectuelle (placés sous l’égide de l’OMPI), il ne repose sur aucune garantie juridique solide. Le principe est simple : il suffit qu'un État annonce l'existence d'un savoir-faire sur un territoire et en fasse un dossier pour être éligible à l'inscrire au patrimoine immatériel. Le groupe d'experts validant le dossier n'a même pas à aller sur place pour vérifier l'existence matérielle de la pratique, ce qui pousse certains États à fabriquer de toutes pièces leurs éléments de preuve. Conçue pour célébrer la diversité culturelle au-delà des frontières, cette ouverture s’est muée en faille exploitable à des fins politiques.
C’est précisément cette brèche que l’Algérie exploite méthodiquement et tout particulièrement dans l’affaire du caftan marocain. Depuis plusieurs années, les autorités multiplient les dépôts de dossiers auprès de l’Unesco afin de revendiquer la paternité d’éléments profondément enracinés dans la culture marocaine. Plats traditionnels, vêtements emblématiques, pratiques festives ou arts du spectacle : tout devient prétexte à appropriation.
Brouillage identitaire
L’affaire du caftan Ntaâ en est une illustration parlante. Alors que le Maroc avait dénoncé l’usage abusif d’images de cet habit dans un dossier algérien, Alger a tout bonnement refusé de débattre de ses origines marocaines. Derrière le discours officiel de valorisation patrimoniale se dessine en réalité une stratégie de brouillage identitaire, visant à diluer la singularité culturelle du Royaume du Maroc dans un récit artificiel. Bien évidemment, il ne s’agit pas que de culture et de patrimoine mais d’un énième épisode illustrant l’animosité d’Alger envers Rabat qui, hélas, ne s’arrête pas qu’à un vêtement traditionnel.
Au-delà de la dimension symbolique, les enjeux sont également économiques. Une inscription au patrimoine immatériel de l’Unesco accroît la visibilité internationale, attire financements et touristes, et stimule les industries créatives. En tentant de s’approprier une partie du patrimoine marocain, Alger cherche donc autant à affaiblir l’image de son voisin qu’à renforcer sa propre attractivité.
Le Maroc entre vigilance et riposte
Face à ces offensives, le Maroc tente d’adopter une posture mesurée et tente de jouer le jeu de l’Unesco. Le Royaume défend ses traditions avec des dossiers documentés, misant sur la richesse de sa mémoire collective. Son objectif affiché est de préserver l’authenticité de ses pratiques culturelles et de faire reconnaître leur ancrage historique.
Cette confrontation, qui pourrait paraître anecdotique, met néanmoins en lumière un problème plus large : les insuffisances de la Convention de 2003. Faute de critères réellement protecteurs, le texte alimente les rivalités plutôt que de favoriser la coopération interculturelle. La reconnaissance du patrimoine immatériel ne devrait pas se transformer en champ de bataille diplomatique où les considérations politiques prennent le pas sur les débats historiques.
Pour une clarification nécessaire
Le bras de fer algéro-marocain illustre les limites d’un dispositif généreux dans ses intentions mais fragile dans sa mise en œuvre au moment où les relations internationales se tendent de toute part. En refusant de trancher les questions d’appartenance et en se concentrant uniquement sur la reconnaissance des pratiques actuelles, l’Unesco laisse la porte ouverte à toutes les instrumentalisations.
Une réforme apparaît indispensable : durcir les critères, renforcer les garde-fous et encourager de véritables coopérations transfrontalières. À défaut, la Convention de 2003 risque de devenir l’otage de logiques identitaires et de rivalités régionales, comme cela devient hélas le cas de nombreuses organisations internationales. L’Algérie a choisi d’en faire une arme diplomatique contre le Maroc, mais à terme, c’est la crédibilité même de l’Unesco qui pourrait s’en trouver durablement compromise.
*Arnaud Lacheret est professeur de science politique à la Skema Business School. Il est notamment l'auteur de La femme est l'avenir du Golfe et Les Intégrés (Le Bord de l'Eau).