Mao, le libertin rouge : quatre épouses et bien des concubines
Pourquoi y a-t-il eu tant d’écrits sur une supposée homosexualité d’Hitler ne reposant sur aucun fait historique ? Comment Mao a-t-il pu à ce point abuser de jeunes femmes tout en imposant le puritanisme aux Chinois ? De Catherine II à Vladimir Poutine en passant par Bachar el-Assad, L’Express se penche cet été sur la vie sexuelle des dictateurs, et montre comme celle-ci a pu influencer leurs décisions politiques, tout en étant l’objet de nombreux fantasmes.
EPISODE 1 - "Hitler était-il homosexuel ?" : la vie privée du Führer, objet de tous les fantasmes
EPISODE 2 -Vladimir Poutine et le sexe : du "mâle alpha" obscène au patriarche conservateur
Au début de l’année 1963, le médecin personnel de Mao Zedong eut la mauvaise idée de suggérer au grand homme d’assister à un opéra sans s’être renseigné sur le livret. Dans l’histoire, le Premier ministre de la dynastie des Song, le vieux Jia Shidao, assiste à un spectacle donné sur le lac de l’ouest de Hangzhou lorsque sa concubine préférée s’extasie à haute voix devant la beauté d’un jeune lettré. Furieux, le haut dignitaire fait exécuter l’impudente, qui revient se venger sous la forme d’un fantôme.
A la vue de cette scène, Mao, qui aimait lui aussi se retirer sur les berges de ce lac, se raidit, empli d’une colère froide. Cet épisode lui en rappelait une autre : lorsque lui-même avait interdit à l’une de ses maîtresses d’épouser le jeune homme dont elle était amoureuse, et que celle-ci lui avait fait une scène, l’accusant d’être un coureur de jupons. La riposte ne se fit pas attendre : l’opéra fut descendu dans la presse et les intrigues de ce type furent par la suite interdites. Il ne faisait pas bon renvoyer au père de la nation une image trop proche de la réalité.
Une vie de débauche
Mao, qui cultivait une apparence de patriarche digne et sage, menait en réalité une vie de débauche. "En vieillissant, ses aventures sexuelles devinrent de plus en plus scandaleuses et variées. Ces aventures, auxquelles participaient un nombre incalculable de jeunes femmes, étaient son seul loisir", écrit le Dr Li Zhisui, qui fut à son service pendant vingt-deux ans, dans son livre La Vie privée du président Mao (un témoignage salué par de nombreux historiens et publié aux éditions Plon en 1994).
Le héros révolutionnaire piochait à sa guise dans un réservoir de "chair fraîche" mis à disposition par les services du régime, telles les danseuses des "troupes d’action culturelle" et ses nombreuses infirmières. Son entourage s’assurait qu’il s’agissait de jeunes femmes naïves et sans éducation, devant tout au Parti communiste. A une époque où le culte de la personnalité atteignait des proportions inouïes, Mao passant pour le Messie, beaucoup étaient même flattées de coucher avec lui. Certaines n’avaient que 14 ou 16 ans, selon les témoignages des intéressées, des décennies plus tard.
Le Grand Timonier repérait souvent ses proies au cours de soirées dansantes organisées à Zhongnanhai, la luxueuse résidence des dirigeants, en bordure de la Cité interdite, ou au Palais du peuple (le Parlement) et dans ses diverses résidences à travers le pays, puis les conduisait jusqu’à sa chambre, qui jouxtait la salle de bal. Là, elles découvraient l’immense lit en bois qui suivait Mao partout, et dont l’un des bords était surélevé pour, dit-on, faciliter ses ébats amoureux. "Pour ce qui est des luttes politiques, aucun dirigeant chinois ou soviétique ne peut le battre. Pour ce qui est de sa vie privée, personne ne peut le maîtriser non plus", soupirait sa dernière femme, Jiang Qing, affectée par ses infidélités.
Sa consommation frénétique était justifiée par des considérations ésotériques bien commodes. Selon les principes du taoïsme tantrique, pour vivre vieux, l’homme devait coucher avec le plus de femmes possible. Mao s’inscrivait dans les pas de Qin Shi Huang (IIIe siècle avant J.-C.), le premier empereur, dont tous les Chinois sont censés descendre, et qui, selon la légende, était devenu immortel après avoir fait l’amour avec un millier de jeunes vierges. Bien décidé à appliquer les préceptes de son lointain prédécesseur, "il demandait à ses concubines de trouver d’autres jeunes femmes pour participer à des orgies collectives" où elles étaient trois, quatre ou cinq, se souvient le Dr Li, qui précise que Mao appréciait particulièrement la sœur cadette de l’une de ses maîtresses.
Un libertinage en contradiction avec le Parti
Tel un monarque absolu, Mao interdisait cependant aux autres ce qu’il s’autorisait. Son libertinage était en totale contradiction avec le puritanisme imposé par le Parti communiste à la population, en particulier pendant la Révolution culturelle (1966-1976). Les femmes devaient porter des tenues unisexes et les cheveux courts, l’adultère était réprimé et il était répréhensible pour un couple de montrer des signes d’affection en public. "Alors que les dirigeants rejetaient la morale monogame "bourgeoise", ils ont imposé à la population une sorte de rigorisme prolétarien : l’attirance sexuelle physique n’avait pas sa place et où les hommes et les femmes devaient être des partenaires uniquement dévoués à la cause de la révolution", précise Andrew J. Nathan, professeur de sciences politiques à l’université Columbia de New York.
Si certaines compagnes ont vanté les performances de Mao, il leur fallait tout de même avoir le cœur bien accroché. L’hygiène buccale n’était en effet pas son fort : l’homme le plus puissant de Chine avait les dents couvertes d’un épais dépôt verdâtre. Il faut dire qu’au lieu de se servir d’une brosse à dents, il préférait se rincer la bouche avec du thé. Son argument : "Le tigre non plus ne se les brosse jamais : comment se fait-il que ses dents soient si acérées ?" Imparable.
La bouche n’était pas le seul endroit du corps qu’il négligeait. Mao, qui ne prenait jamais de douches ni de bains, préférant se faire frotter avec des serviettes chaudes et humides, ne se lavait jamais les parties génitales. "Je me nettoie dans le corps des femmes", disait celui, qui, avec de tels principes, fut à l’origine d’une épidémie de maladies gynécologiques chez ses concubines.
Sa sexualité, qui lui servait aussi à combattre ses insomnies, ne se limitait cependant pas aux femmes. "Ses jeunes serviteurs étaient invariablement beaux et vigoureux ; une de leurs tâches consistait à le masser pour l’aider à s’endormir. Mao voulait également qu’ils lui massent le bas-ventre", note son médecin personnel.
Une liaison fait grincer des dents
L’appareil de propagande était tellement verrouillé que les incartades du fondateur de la République populaire restaient inconnues du grand public. Quant aux hiérarques du parti, ils ne s’émouvaient pas outre mesure des mœurs de Mao, mais l’une de ses liaisons, à la fin de sa vie, fit grincer des dents. Affectée au "train spécial" du n° 1 chinois, Zhang Yufeng a 18 ans lorsqu’elle rencontre Mao, âgé lui de 69 ans. Elle devient la concubine préférée du vieil homme, qui en fait sa secrétaire particulière au cours des dernières années de sa vie. Jouant le rôle de cerbère, c’est elle qui autorisait l’accès au maître. Un jour, un ministre, qui avait attendu des heures une entrevue avec Mao, dut même faire demi-tour car la jeune femme faisait la sieste. "Lorsque la maladie a empêché la plupart des gens de comprendre ce qu’il disait, Zhang Yufeng était la seule à pouvoir lire sur ses lèvres, ce qui, selon certains membres de l’entourage, lui donnait trop de pouvoir", complète Andrew J. Nathan.
Même si Mao pris des mesures en faveur du droit des femmes (en interdisant les mariages forcés et le concubinage), dans les faits, elles furent sous son règne à la fois astreintes aux tâches domestiques et à des travaux pénibles. Dans sa vie privée aussi, il rendit bien des Chinoises malheureuses. A commencer par ses épouses. Mao n’était pas divorcé de la deuxième, qui mourut exécutée par les troupes nationalistes de Tchang Kaï-chek sans qu’il n’intervienne, lorsqu’il épousa la troisième, ce qui faisait de lui, de facto, un bigame. Il répudia cette dernière et l’envoya dans un asile psychiatrique à Moscou, pour faciliter son mariage avec Jiang Quing, une starlette de Shanghai, qu’il délaissa et qui s’illustra par sa cruauté pendant la Révolution culturelle.
En fait, il ne ressentait d’empathie pour personne. "La façon dont Mao traitait ses amantes donne un aperçu de la façon dont il considérait les autres êtres humains : comme des instruments au service de sa volonté", résume Andrew J. Nathan. Sa politique impitoyable et ses mesures désastreuses firent des millions de morts. Quant à lui, malgré son activité sexuelle débridée et sa consommation d’aphrodisiaques traditionnels à base de poudre de corne de cerf, il ne devint jamais immortel.