Quel avenir pour la Nouvelle-Calédonie ? Ces concessions qu'Emmanuel Macron et Manuel Valls préparent
L'ambiance ressemble à s'y méprendre à un séminaire d'entreprise. Ce samedi 5 juillet, dans le patio d'un hôtel en bord de Seine, un aréopage d'élus calédoniens partage un café. Ils se consacrent à une discipline bien connue à Nouméa : la palabre. Parler, toujours parler, dans l'espoir d'enfin parvenir à un accord. L'avenir de la Nouvelle-Calédonie se joue dans une commune à une quinzaine de kilomètres de Paris, à Bougival (Yvelines).
Depuis les émeutes du 13 mai 2024 et ses 14 morts, le territoire n'a toujours pas démarré sa reconstruction. Depuis, le "Caillou" s'enfonce dans la crise. Pour la résoudre, l'exécutif est revenu aux bonnes vieilles méthodes : renouer le fil du dialogue entre indépendantistes et loyalistes. Mais également avec les acteurs économiques, conviés à la première partie du sommet, le 2 juillet, à Paris. Reste à savoir sur quoi discuter. Les trois référendums d'auto-détermination, tous conclus en faveur du maintien dans la République française, sont-ils une ligne rouge indépassable ? Un chemin vers l'indépendance est-il au contraire envisageable ?
En ouverture des débats, à l'Elysée, Emmanuel Macron n'a pas tranché sur le fond. Mais il a évoqué la possibilité d'une "période de transition" de 15 à 20 ans, nécessaire à la reconstruction d'un territoire ravagé. Quinze ans pour relever l'économie, suivi de cinq pour réfléchir à l'Etat néo-calédonien. Une sorte de "statu quo" institutionnel, un sas avant un vote sur un projet politique.
Imaginer le lien avec Paris
Dans la méthode comme dans l'objectif final, le sommet de Bougival est une rupture. Le chef de l'Etat, à qui on a beaucoup reproché de vouloir aller trop vite dans l'organisation des référendums d'auto-détermination, entend donner du temps à la négociation. Surtout, dans son esprit, le statut du territoire semble moins figé qu'auparavant. Au soir du troisième référendum, le 12 décembre 2021, il s'était réjoui d'une "France plus belle car la Nouvelle-Calédonie a décidé d'y rester". Deux ans plus tard, dans un discours à Nouméa, il avait enjoint les différents camps à avoir "la grandeur d'accepter" les résultats des référendums. "La Nouvelle-Calédonie est française parce qu'elle a choisi de rester française", avait-il déclaré, évoquant un "nouveau projet : celui de la Nouvelle-Calédonie dans la République".
Ce mercredi 2 juillet, il s'est montré plus nuancé. Devant la crise et la modification des équilibres politiques - et démographiques - l'Elysée est contraint d'ajuster sa feuille de route. "Le président de la République est très attaché, à raison, aux trois référendums. En revanche, il constate qu'ils n'ont pas résolu les divisions calédoniennes, puisque le 13 mai a eu lieu, commente l'entourage du chef de l'Etat. Cette expression démocratique aboutit à un partage des voix. Sur un sujet comme celui de la Nouvelle-Calédonie, ça ne suffit pas".
Parmi les dirigeants de l'île, personne ne pense que la Nouvelle-Calédonie deviendra indépendante sous ce quinquennat. Mais au sommet de l'Etat, une idée fait son chemin : un jour, elle finira par le devenir. En attendant, autant imaginer le mieux possible son lien avec la France. "J'ai eu l'impression qu'Emmanuel Macron préparait un oiseau à sortir du nid. Comme s'il nous enjoignait à nous renforcer pour pouvoir nous envoler, tout en nous laissant le choix de rester", analyse un dirigeant calédonien présent dans la salle le 2 juillet. Plutôt que de rester ou partir, un chemin médian. Par nature risqué.
Lectures divergentes
A Bougival, les élus calédoniens dessinent les contours de cette solution. Elle prend manifestement du temps. "Nous savons que le monde économique, les particuliers, chacun attend que nous trouvions un accord pour avancer", mesure Roch Wamytan, ancien président du FLNKS (indépendantiste) du congrès de Nouvelle-Calédonie. "Il faut qu'on se coordonne, mais à la fin, ça peut aboutir à quelque chose de bien", voulait croire Nicolas Metzdorf, député Ensemble de Nouvelle-Calédonie, ce jeudi 3 juillet. Au début des discussions, le parlementaire loyaliste (non-indépendantiste) a affiché sa volonté de discuter, convaincu par le "cadrage" du président de la République. Le flou des propos du chef de l'Etat entretient les lectures divergentes. Chaque camp voit dans le processus de Bougival l'occasion de faire triompher sa vision. Avec un éléphant dans la pièce, que personne ne veut évoquer trop frontalement en public : la question du niveau de souveraineté calédonienne dans la future organisation. A l'avenir, Nouméa pourrait-elle répudier les militaires français ? Prendre des décisions sans l'aval de Paris ?
Périmètre du corps électoral, compétences régaliennes à garder ou à transférer, création d'une nationalité calédonienne, et même un siège à l'ONU… Depuis vendredi 4 juillet au soir, toutes les hypothèses sont discutées dans le secret de Bougival. Sous quelle forme se fera l'avenir de la Nouvelle-Calédonie ? "Le terme n'existe peut-être pas encore. Je pense que chaque formation politique mettra le mot qu'il voudra, confie, un peu perdu, un participant. L'important, c'est d'arriver à un accord". L'idée d'un "statu sui generis" - de son propre genre - émerge. "A Nouméa, l'avenir politique passe par le fait d'inventer des mots. C'est comme cela que l'on a toujours procédé, parce que si l'on prend les critères existants, la situation est insoluble", confirme Jean-Jacques Urvoas, ancien ministre de la Justice et ex-rapporteur de la mission d'information parlementaire sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie, proche du ministre Manuel Valls.
Le ministre des Outre-mer, justement, a expérimenté l'abrasivité des élus locaux. En avril, il était salué pour être parvenu à remettre indépendantistes et loyalistes autour de la table. Deux semaines plus tard, le conclave de Deva, organisé sous son égide dans le sud de l'archipel, tournait au psychodrame. En cause : l'évocation d'un projet de "souveraineté partagée". Lors de sa présentation, le plan a été accepté comme base de négociation par le FLNKS, qui revendique historiquement une indépendance sèche. "Ce qui est un tournant historique ! Jamais les indépendantistes n'avaient fait cette concession", assure l'un des participants à ces réunions, qui voit une explication dans leur changement de ton. "Le FLNKS a fait un mouvement copernicien, poursuit-il. Les indépendantistes ne sont pas idiots : ils perçoivent bien que garder un lien avec la France est un atout, notamment face à des puissances prédatrices comme la Chine".
Mais cette proposition a mis les loyalistes hors d'eux. "Le plan prévoyait de transférer les compétences régaliennes à la Nouvelle-Calédonie, qui les redéléguerait ensuite à la France. Mais que se passe-t-il si une majorité indépendantiste au Congrès décide un jour de tout reprendre ?, fulminait le 2 juillet Virginie Ruffenach, vice-présidente LR (loyaliste) du Congrès de Nouvelle-Calédonie. C'était fou. On se serait cru dans un film".
"Il y a eu un quiproquo"
Pour l'empêcher, l'élue a activé ses réseaux LR, fervents défenseurs de la Calédonie française : le ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, ainsi que Laurent Wauquiez, chef des Républicains à l'Assemblée. Nicolas Metzdorf et Sonia Backès, présidente loyaliste de l'assemblée de la province Sud, ont eux aussi fait jouer leurs contacts, dont Emmanuel Macron en personne. "A partir de l'appel à Macron, en réalité, le sommet de Deva était terminé. Sonia Backès s'est probablement dit qu'elle avait une corde de rappel pour refuser de discuter du projet, qui s'appelle le président de la République", analyse Jean-Jacques Urvoas.
Pour les loyalistes, le ministre des Outre-mer est désavoué par le chef de l'Etat. Valls, tenté de suivre son mentor, Michel Rocard, négociateur des accords de Matignon et de son processus de décolonisation, aurait avancé un projet radical. Et ce, sans l'accord du président. Avant son départ, l'ancien Premier ministre avait pourtant présenté à l'oral une feuille de route à Emmanuel Macron et François Bayrou. "Il y a eu un quiproquo entre le ministre et le président. Sans doute ne sont-ils pas allés au fond des choses lors de leur discussion. Comme ce sont des sujets très complexes, il n'y avait peut-être pas une perception identique de ce que les mots impliquaient", concède un proche du ministre des Outre-mer. "L'accord de départ était bien trop déséquilibré. Valls s'est senti fort. Par orgueil, il s'est emballé dans sa présentation, et il a fait peur aux loyalistes", analyse un acteur calédonien très au fait des discussions.
Renouer le dialogue
Le conclave de Déva devait renouer le dialogue : il finit par envenimer les choses. "On a fait capoter le projet d'indépendance-association de Valls", a déclaré Nicolas Metzdorf lors d'un meeting à Païta, le 25 juin, avant de renchérir à propos des partisans d'un compromis entre l'indépendance et le statu quo : "On se retrouve avec ces petits Daladier locaux qui pensent que l'Allemagne nazie est beaucoup trop forte, qu'il vaut mieux négocier, ce sont des vichystes". Côté indépendantiste, le 28 juin, Christian Tein, président du FLNKS, l'un des anciens leaders de la CCAT - organisation à l'origine des émeutes -, libéré de prison sous contrôle judiciaire, n'est pas conciliant non plus : "Les discussions doivent impérativement converger vers la pleine souveraineté de la Kanaky, et rien d'autre". Ouverte au printemps, la fenêtre des négociations a semblé un instant se refermer, avant qu'Emmanuel Macron ne convoque ce sommet, fin juin.
On a dit Manuel Valls désavoué. Mais son projet était-il si éloigné de ce qu'imagine aujourd'hui Emmanuel Macron ? Depuis deux mois, le ministre et le président de la République échangent sur la Nouvelle-Calédonie. "Ils ont eu une discussion de trois heures pour aplanir les choses", assure un "calédologue", ancien haut-fonctionnaire spécialiste de l'archipel. L'un des participants aux discussions certifie : "Il y a eu des accros, mais à la fin, il n'y avait plus d'espace entre les positions des deux hommes". La preuve, poursuivent-ils : si le chef de l'Etat a bien ouvert le sommet à Paris, il a laissé son ministre mener les discussions à Bougival - non sans s'assurer de la présence de Patrice Faure, qui fut haut-commissaire en Nouvelle-Calédonie avant d'être son directeur de cabinet à l'Elysée.
C'est aussi lors de ces discussions entre président et ministre qu'aurait émergé l'idée d'une "période de transition" avant la mise en place du projet politique. "Le président est même allé plus loin que Valls le 2 juillet, puisqu'il a cité la formule de l'Etat-associé comme une option possible", pointe un participant aux discussions de Bougival. Sous ce format, la Nouvelle-Calédonie pourrait être indépendante, liée à Paris dans une sorte de Commonwealth à la française. "Le président a surtout avancé des pistes de réflexion, en alertant sur les dangers que faisaient peser les puissances hégémoniques comme la Chine et les Etats-Unis", préfère faire valoir un responsable loyaliste, en amont du huis clos de Bougival.
Le changement de ton au sein de l'Etat est perceptible. Est-ce bien le même exécutif, qui, en juillet 2022, avait nommé Sonia Backès, chef de file des loyalistes, au gouvernement en tant que Secrétaire d'Etat chargée de la citoyenneté ? A l'époque, cette nomination avait été perçue par beaucoup dans l'archipel comme un soutien du chef de l'Etat à un camp. "Mais les émeutes ont eu lieu. Emmanuel Macron veut, comme beaucoup avant lui, résoudre le 'problème calédonien'. Il entend donc changer de méthode", veut croire notre "calédologue".
"Préparer sa sortie proprement"
Plusieurs dirigeants affirment aussi que l'évolution du rapport de force électoral a encouragé ce recalibrage. "J’imagine que chez les loyalistes, certains commencent à se rendre compte qu'ils ont intérêt à négocier. Les résultats des dernières élections législatives sont clairs, pointe Jean-Jacques Urvoas. Quand on totalise les deux circonscriptions calédoniennes, 52 % des suffrages reviennent aux indépendantistes, à corps électoral dégelé, donc selon ce que souhaitent les loyalistes". Le 13 mai, les émeutes avaient démarré par l'adoption par l'Assemblée nationale d'un projet de réforme constitutionnelle visant à dégeler le corps électoral calédonien, concession historique aux indépendantistes aboutissant à ce que seuls les citoyens inscrits sur les listes électorales depuis 1998 et leurs descendants puissent voter aux élections provinciales. Le projet a depuis été suspendu, puis annulé.
A ce bouleversement électoral s'ajoute un changement démographique. Depuis 2014, près de 10 000 personnes sont parties de l'archipel dont, semble-t-il, beaucoup de personnes originaires de métropole. D'autres encore l'ont quitté depuis les émeutes. "Le calcul est simple, souligne un chef d'entreprise calédonien. En cas de nouveau référendum, les partisans du non deviendraient minoritaires. L'Etat se dit sans doute qu'il faut préparer sa sortie proprement, en conservant un lien avec la France". Involontairement, peut-être, Emmanuel Macron a réveillé un souvenir mercredi. En évoquant la possibilité de "l'Etat associé", il a rappelé celui de l'Union française. Cette organisation politique, imaginée par la France entre 1946 et 1958, visait à rassembler la métropole, les Outre-mer et les anciennes colonies, devenues peu à peu des Etats indépendants. L'Indochine, mais aussi le Maroc et la Tunisie en avaient fait partie. Avant de quitter définitivement le giron français.