Productivité : les vraies raisons du déclin européen face aux Etats-Unis
Encore moins bien que prévu : la dernière prévision de l’Insee annonce une croissance de seulement 0,6 % dans l’Hexagone pour l’année 2025. La France patine, la France décroche. C’est en réalité tout le continent européen qui a perdu pied, notamment à cause d’une productivité insuffisante. Moteur essentiel de la croissance du PIB à long terme, elle représente le rapport entre les ressources utilisées et la richesse produite. En clair, elle mesure l’efficacité de chaque heure travaillée. Antonin Bergeaud connaît le sujet par coeur. Le professeur à HEC, récemment récompensé du prix du meilleur jeune économiste, pose le diagnostic : une heure travaillée en Europe produit environ 80 % de ce que produit une heure aux Etats-Unis.
Ce fossé n’a pas toujours existé. "Après-guerre, l’Europe a généré des gains de productivité par rattrapage vis-à-vis des Etats-Unis, jusqu’à atteindre un niveau de PIB par tête comparable à l’Amérique, rappelle Philippe Aghion, professeur au Collège de France. Mais à partir de 1995, les ressorts sont épuisés et c’est l’innovation de rupture qui devient importante comme moteur de croissance". Tandis que les Etats-Unis amorcent une période d’expansion économique en prenant le virage du numérique, de notre côté de l’Atlantique, la productivité commence à marquer le pas. Pour cause, "l’Europe n’a pas réussi à intégrer les nouvelles technologies aussi rapidement qu’aux Etats-Unis, ni à faire émerger un géant numérique de la taille d’IBM ou de Google", analyse Antonin Bergeaud.
Investissements insuffisants
Trente ans plus tard, le retard persiste : "l’Europe est restée cantonnée à des innovations incrémentales dans la mid-tech - comme l’automobile ou l’électroménager -, et n’a pas connu d’inventions de rupture dans la high tech", poursuit Philippe Aghion. Au cœur du problème, un financement insuffisant. Les dépenses en recherche et développement (R & D) avoisinent les 2 % du PIB en Europe, contre 3,4 % aux Etats-Unis. Et si la part publique des investissements est similaire, c’est du côté du secteur privé que le bât blesse. "L’effet multiplicateur des dépenses de l’Etat sur les investissements des entreprises en R & D est limité, pointe Antonin Bergeaud. En France, par exemple, une fois que la Banque publique d’investissement (BPI) sort du capital d’une start-up, les financements privés ne prennent pas le relais. Ces entreprises partent alors souvent aux Etats-Unis, où elles trouvent les fonds privés dont elles ont besoin".
Un manque d’argent qui s’explique notamment par l’aversion au risque, symptomatique des épargnants du Vieux Continent. Alors que les investissements en Bourse font partie du quotidien de nombreux Américains, les Européens font montre de prudence. L’absence d’une union des marchés de capitaux n’arrange pas le problème. Enfin, la politique industrielle européenne gagnerait à s’inspirer des Etats-Unis : "l’Europe ne s’est pas dotée d’outils de politique industrielle comparables à la DARPA américaine qui a produit le GPS, l’Internet et la navigation autonome", relève Philippe Aghion.
Et pour la suite ? Le rapport Draghi d’une part et le retour de Donald Trump d’autre part pourraient contribuer à un réveil européen, espère Philippe Aghion. Antonin Bergeaud, quant à lui, estime que l’Europe va continuer à accumuler un déficit de productivité vis-à-vis des Etats-Unis. Une situation qui justifierait de remettre le temps de travail sur la table des discussions ? "Cela ne va pas dans le sens de l’histoire, puisque depuis la fin du 19e siècle on a divisé le temps de travail par deux grâce aux gains de productivité, nuance Antonin Bergeaud. Mais l’allonger pourrait être nécessaire pour dégager des marges budgétaires dans le but d’investir dans la R & D". Avec un déficit à plus de 5 %, toute initiative est bonne à prendre.