Quand la droite anti-woke utilise les mêmes armes que la gauche de Mai 68
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le terme "woke de droite" est souvent utilisé pour catégoriser les activistes proches de la sphère Maga ("Make America Great Again") qui défendent un conservatisme culturel radical. Il est aussi régulièrement agité en France pour classer certaines personnalités de droite ou d’extrême droite. Curtis Yarvin, Christopher Rufo aux Etats-Unis, Eric Zemmour, Marion Maréchal en France… Tous tentent "d’éveiller" le plus grand nombre à de supposées injustices systémiques générées, selon eux, par une domination de la pensée de gauche. Les considérer comme le reflet inversé du wokisme semble, à première vue, cohérent. Mais en réalité, ces conservateurs radicaux s’apparentent bien plus au miroir inversé des... soixante-huitards.
Les deux camps, a priori opposés, partagent en effet plusieurs objectifs. Leurs aspirations révolutionnaires, d'abord. "L'objectif de ces activistes est d'expier les institutions, les universités, les médias des normes dominantes pour imposer un nouvel ordre culturel hégémonique", explique Thibault Muzergues, essayiste libéral et auteur de Post-Populisme (Observatoire). De la même façon, les soixante-huitards rêvaient "d’en finir avec l’archaïsme qui régnait à l’université, à la télévision, en politique", écrit le sociologue Michel Wieviorka. Une différence est toutefois à noter : "Les wokes aspirent seulement à réparer les défauts et les injustices, et non pas à renverser le système, pour la simple raison que leurs aînés s'en sont déjà chargés dans les années soixante", abonde le philosophe et sociologue Jean-Pierre Le Goff, auteur de Mai 68. L'héritage impossible (La Découverte).
L’ambition d’un renversement culturel
En France, l’offensive dite "anti-woke" se borne pour l’instant à étouffer les émanations du wokisme. En 2021, Laurent Wauquiez a par exemple suspendu les subventions de l’IEP de Lyon, accusé de "dérives wokistes". Pour les élections européennes de 2024, le parti d’Eric Zemmour, Reconquête !, promettait quant à lui d’"interdire toute campagne européenne promouvant l’idéologie woke" et de "supprimer tout financement au wokisme et aux associations militantes LGBT". De son côté, l’eurodéputé LR François-Xavier Bellamy plaidait pour l’interdiction des écrans à l’école, qu’il considère comme le principal vecteur de "contagion woke" chez les jeunes. Mais outre-Atlantique, la bataille est plus avancée. Comme au début des années soixante, il ne s’agit plus seulement de s’opposer à un modèle, mais d’aspirer à en asseoir un autre de façon durable. Et pour ce faire, les armes utilisées ne sont pas sans rappeler celles utiliser par la "gauche culturelle" des années 1960 en France.
Proche de l’administration Trump, l’activiste conservateur Christopher Rufo estime sans pudeur que la seule façon de "reconquérir les institutions" est de les "assiéger". Dans un discours prononcé en 2022 au Hillsdale College (Michigan), le trentenaire devenu une "figure politique centrale", selon la formule de Politico, déclare : "La leçon que je tire de mes enquêtes sur ces institutions promouvant des idéologies telles que la théorie critique de la race et la théorie radicale du genre est qu’elles ont été capturées au niveau structurel et ne peuvent pas être réformées de l’intérieur. La solution ne réside donc pas dans une contre-marche à travers les institutions. On ne peut pas remplacer de mauvais directeurs de la diversité, de l’équité et de l’inclusion par de bons. L’idéologie est enracinée. C’est pourquoi j’appelle à une stratégie de siège."
Saul Alinsky, nouveau maître à penser de la droite conservatrice
Ainsi Christopher Rufo rejette-t-il l’idée, longtemps défendue à droite, qu’il suffirait de rééquilibrer progressivement les institutions en y faisant entrer quelques voix conservatrices. Selon lui, cette stratégie de coexistence a échoué : les conservateurs ne pourront s’imposer qu’en menant une véritable offensive de reprise de contrôle des institutions : "Cela signifie, premièrement, qu’il faut être agressif. […] Nous pouvons être polis et perdre chaque bataille, ou être impolis et obtenir des résultats." L’ancien bras droit de Ron De Santis aurait-il lu le leader de Mai 68 Daniel Cohn-Bendit ? Une chose est sûre, note Thibault Muzergues, fin connaisseur des Etats-Unis : "Comme beaucoup d’autres activistes conservateurs, Rufo est un adepte des thèses de Saul Alinsky." Ce sociologue américain du début du XXe siècle est devenu la figure de référence à gauche pour avoir codifié des tactiques de mobilisation visant à inverser les rapports de force politiques.
Sur X, dans les médias ou à la tribune, Christopher Rufo cite volontiers l’auteur de Rules for Radicals, dont il adapte la maxime à son propre combat. Une reprise assumée des armes tactiques forgées jadis par la gauche pour renverser "l’ordre progressiste". Le fameux "choquer le bourgeois" en est une parmi d’autres. A la fin des années 1960, l’étudiant contestataire provoquait l’ordre moral traditionnel à coups de slogans irrévérencieux et de mises en scène transgressives. Nous étions dans ce que Pascal Bruckner nomme "le snobisme de transgression", ou dans la "convulsion de la bourgeoisie" esquissée par Daniel Picouly dans son Mai 68 mon amour (Grasset). En France aujourd'hui, La Cocarde étudiante, association de droite conservatrice, assume pleinement la radicalité de sa démarche : "Ce n’est qu’une fois débarrassé de ceux qui actionnent le système et obtenu leur remplacement que nous pourrons changer radicalement de logiciel."
Il ne s’agit plus de contester à la marge, mais de viser l’épicentre idéologique. "Ils vont en territoire ennemi, au sein des grandes universités notamment, et tentent de provoquer des sur-réactions comme le faisaient les soixante-huitards un demi-siècle plus tôt", souligne l'essayiste Thibault Muzergues. A l'instar des soixante-huitards qui ont été précédés par des premiers élans de libérations – dans L’Express, Pascal Bruckner cite l’émancipation sexuelle, débutée dans les années cinquante via le cinéma ou la littérature avec Et Dieu créa la femme, Bonjour tristesse, Histoire d’O ou Le Deuxième Sexe –, les conservateurs bénéficieraient en 2025 d'un terrain fertile. Les succès d’audience des médias de droite et d’extrême droite en Europe et aux Etats-Unis, qu’ils soient télévisuels ou numériques, en sont un exemple. Et sur le plan électoral, la progression continue des partis conservateurs confirme l’existence d’un vivier sociologique réceptif à ce conservatisme. Autrement dit, comme dans les années 1960, le contexte semble mûr pour une révolution culturelle. 2025 étant, de ce point de vue, un Mai 68 inversé. On l'a appris de Machiavel : "Les hommes marchent presque toujours dans des sentiers déjà battus."