Sous-marins nucléaires : pourquoi l’Australie pourrait regretter d’avoir annulé son contrat avec la France
Officiellement, aucune inquiétude, ou presque. L’Australie s’est déclarée ce jeudi 12 juin "très confiante" dans l’avenir de l’alliance Aukus. Celle-ci, conclue en 2021 de manière tripartite avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis sous la présidence de Joe Biden, vise à équiper la marine australienne d’une flotte de sous-marins à propulsion nucléaire. "Je suis très confiant dans le fait que cela va se faire", a assuré le ministre de la Défense Richard Marles, lorsqu’on lui a demandé s’il pouvait encore garantir que l’Australie obtiendrait les sous-marins américains, alors qu’un réexamen du pacte a été annoncé mercredi par l’administration Trump.
"Je pense que l’examen qui a été annoncé n’est pas une surprise", a-t-il déclaré à la chaîne publique ABC. "Nous sommes au courant depuis un certain temps. Nous nous en réjouissons. C’est quelque chose de tout à fait naturel pour une nouvelle administration." Un porte-parole du ministère australien de la Défense a confirmé auprès de l’AFP que Washington avait informé les autres signataires, l’Australie et le Royaume-Uni, du réexamen du projet.
Malgré la tranquillité affichée donc, le retour au pouvoir de Donald Trump fait craindre un abandon de cette alliance militaire, ou en tout cas des tentatives d’en modifier le contenu, dans la droite ligne de sa politique "l’Amérique d’abord" en matière de relations étrangères. Un porte-parole du Pentagone interrogé par le Financial Times (FT), à l’origine des révélations publiées mercredi sur le réexamen du pacte, a reconnu que le ministère de la Défense examinait l’Aukus afin de s’assurer que "cette initiative de l’administration précédente s’aligne sur le programme 'America First' du président". Plusieurs personnes au courant du dossier contactées par le quotidien britannique ont indiqué que l’examen devait durer 30 jours. Une information confirmée dans un second temps par le Pentagone.
Une alliance au détriment de la France
En 2021, l’annonce de l’alliance Aukus avait été vécue par la France comme un véritable coup de poignard du gouvernement australien. Celui-ci avait alors brutalement annulé un important contrat pour 12 sous-marins conventionnels français devant être construits en Australie, pour quatre fois moins cher.
Dans un premier temps, l’accord avec les Etats-Unis prévoit la fourniture à l’Australie à partir de 2030 de trois à cinq sous-marins américains à propulsion nucléaire de classe Virginia. Puis, à partir de la fin des années 2030, la co-construction par le Royaume-Uni et l’Australie d’une nouvelle classe de sous-marins à propulsion nucléaire. Le coût total du programme, qui vise à s’adapter à la puissance militaire de la Chine, est estimé à au moins 235 milliards de dollars américains sur 30 ans (204 milliards d’euros) pour l’Australie.
Des années de retard ?
Le réexamen intervient sur fond d’inquiétudes croissantes en Australie sur la capacité des Etats-Unis à remplir leurs termes de l’alliance Aukus. Des critiques redoutent que la livraison des sous-marins à l’Australie prenne des années de retard, alors que les chantiers navals aux Etats-Unis peinent déjà à fournir la marine américaine. Mais le chef du Pentagone Pete Hegseth s’est voulu rassurant sur la capacité future de l’industrie navale américaine à construire suffisamment de sous-marins. Interrogé mardi devant une commission du Congrès, le ministre de la Défense a assuré que ses équipes parlaient "tous les jours" aux constructeurs américains Electric Boat et Huntington Ingalls pour s’assurer que "leurs besoins soient satisfaits".
Richard Marles a reconnu que l’augmentation de la production de sous-marins de classe Virginia constituait un défi pour l’industrie américaine. "C’est pourquoi nous travaillons en étroite collaboration avec les Etats-Unis pour y parvenir. Mais les choses s’améliorent", a déclaré le ministre de la Défense australien. Pete Hegseth a également reconnu un "fossé" entre les capacités de production actuelle et celles requises, alors que la construction de sous-marins est, a-t-il dit, "très cruciale" pour la sécurité des Etats-Unis, notamment vis-à-vis de la Chine. L’ancien présentateur de Fox News, nommé par Donald Trump, a promis un engagement maximum du gouvernement dans la livraison "à temps" de ces sous-marins.
L’enjeu des dépenses de défense australiennes
Canberra reste cependant sous la menace d’un changement de pied de Washington. Comme le précise le FT, l’étude visant à déterminer si les Etats-Unis doivent abandonner le projet est dirigée par Elbridge Colby. Or, ce haut responsable du Pentagone, sous-secrétaire à la Défense chargé de la politique, a auparavant exprimé son scepticisme à l’égard d’Aukus. En 2024, rappelle le quotidien britannique, Elbridge Colby a écrit sur le réseau social X qu’il "serait fou" pour les Etats-Unis d’avoir moins de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire en cas de conflit avec la Chine autour de Taïwan. En mars dernier, il a déclaré qu’il serait "formidable" que l’Australie dispose de ces sous-marins, mais a averti qu’il y avait une "menace très réelle de conflit dans les années à venir" et que ces engins américains seraient "absolument essentiels" pour défendre Taïwan.
Autre enjeu derrière l’alliance Aukus : les dépenses de défense de l’Australie. Le 1er juin, depuis Singapour, Pete Hegseth a exhorté l’Australie à porter ses dépenses militaires de 2 % à 3,5 % du PIB "dès que possible", alors qu’elles devraient atteindre environ 2,3 % du PIB d’ici 2033-2034. Un chiffre trop faible pour les Etats-Unis, inquiets par l’influence croissante de la Chine dans cette région. Pour John Lee, un expert australien en défense à l’Institut Hudson interrogé par le FT, la pression va s’intensifier sur Canberra. "Si l’Australie poursuit sur cette lancée, il est concevable, voire probable, que l’administration Trump gèle ou annule le premier pilier de l’Aukus (NDLR : la partie relative aux sous-marins) afin de contraindre l’Australie à se concentrer sur l’augmentation du financement de son armée au cours des cinq prochaines années", analyse ce spécialiste.
Bataille politique en Australie
En Australie, certains responsables politiques ne cachent pas leurs inquiétudes. La sénatrice de l’opposition Bridget McKenzie a déclaré que l’examen américain était un "développement profondément préoccupant". "Toute atteinte à cette alliance sérieuse et substantielle entre nos deux pays devrait être une source de grave préoccupation pour nous tous", a affirmé Bridget McKenzie à l’émission Today de Nine.
Sans attendre la décision des Américains, l’ancien Premier ministre libéral australien Malcolm Turnbull (2015-2018) a appelé Canberra à procéder à sa propre révision de l’Aukus. "Jusqu’à présent, notre Parlement a été le moins curieux et le moins informé. C’est le moment de se réveiller", a-t-il publié sur le réseau social X. Selon un autre ancien chef du gouvernement, le travailliste Paul Keating (1991-1996), fervent critique de l’Aukus, l’Australie devrait développer sa propre politique de défense "plutôt que de se laisser entraîner sur les traces d’un empire atlantique en déclin". De son côté, l’ancien ministre des Affaires étrangères Bob Carr juge que "la meilleure solution" pour les Etats-Unis et l’Australie serait de mettre fin à l’accord Aukus, rapporte le média australien SBS News.
Mais, pour Euan Graham, analyste de l’Australian Strategic Policy Institute, un retrait de l’Aukus ne serait pas "réaliste" pour l’Australie : "Je ne pense pas qu’il y ait de plan B qui répondrait aux exigences, et je pense que cela détruirait fondamentalement et de manière irréparable la réputation de l’Australie."