Divorce Donald Trump - Elon Musk : "Pour Washington et la Nasa, se priver de Space X serait très compliqué"
Jusqu’où ira la bataille entre Donald Trump et Elon Musk ? C’est le feuilleton qui anime l’Amérique depuis leurs échanges musclés via leurs réseaux sociaux respectifs en fin de semaine dernière. Alors que le cours de Bourse de Tesla a chuté de près de 15 % depuis le début du "clash", Donald Trump a menacé son ex-conseiller de mettre fin aux contrats fédéraux qui lient l’Administration américaine aux entreprises du milliardaire. Space X, l’empire spatial de Musk qui a largement profité des commandes de l’Etat américain, peut-il vaciller ? L’Administration américaine en profitera-t-elle pour pousser d’autres compagnies rivales et mettre fin à l’hégémonie de Space X ?
Maxime Puteaux, un des meilleurs connaisseurs de l’industrie spatiale et expert pour le cabinet Novaspace, décrypte la relation d’interdépendance qui s’est tissée entre le gouvernement américain et Space X. "Pour l’heure, aucune entreprise américaine n’est en capacité de faire aussi bien et aussi vite que Space X", affirme-t-il.
L’Express : Donald Trump peut-il durablement affaiblir les affaires de son ex-conseiller ? Et y a-t-il intérêt ?
Maxime Puteaux : Il faut distinguer le spatial et le non spatial. Sur le non spatial, il est clair que Trump veut raboter, dans sa grande loi budgétaire actuellement en discussion, les aides à l’achat de véhicules électriques. L’impact pour Tesla peut être très important, d’autant que l’image du constructeur a beaucoup souffert des frasques de son patron.
Lorsqu’on parle des services spatiaux, la menace devient en revanche plus difficile à mettre à exécution, car une bonne partie du programme spatial américain est dépendante des technologies de Space X. La plupart des satellites gouvernementaux sont lancés par les fusées de Musk. En ce qui concerne les vols habités, seule la capsule Dragon de Space X permet de desservir la Station spatiale internationale (ISS). Et les fusées de Space X devaient théoriquement être utilisées pour le désorbitage de l’ISS. Reste le programme lunaire Artémis cher à Donald Trump puisque c’est un élément central de la bataille stratégique avec la Chine. Là encore, la gigantesque fusée Starship de Musk est une brique essentielle du dispositif puisque c’est elle qui devra récupérer les spationautes embarqués dans la capsule Orion et les descendre sur la surface de la lune. La méga fusée de Musk fera aussi la navette entre l’astre et la station en orbite. A terme, le Starship a même vocation à emmener directement les spationautes depuis la Terre.
N’y a-t-il pas aussi une forme de codépendance entre les affaires de Musk et les intérêts de la Nasa ?
Bien sûr ! Si le système des satellites Starlink est profitable aujourd’hui c’est en grande partie grâce aux commandes du gouvernement américain ce qui a permis à Space X de casser les prix sur le marché des lancements privés. Mais pour Washington et la Nasa, se priver de Space X aujourd’hui serait aussi très compliqué. Les fusées de Boeing ne sont pas vraiment opérationnelles et celles de Blue Origin de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, sont en retard par rapport à celles de Elon Musk. Aujourd’hui, les interdépendances sont telles que cette bataille de chiffonnier pourrait très bien se terminer par un rabibochage, par pur intérêt des deux parties.
La Nasa, dont les crédits budgétaires devraient être rabotés, sort-elle fragilisée de cette séquence ?
Oui, d’autant que la bataille entre Trump et Musk s’est focalisée aussi sur le nom du futur patron de l’agence spatiale américaine. Le président américain vient ainsi de retoquer la nomination de Jared Isaacman à la tête de la Nasa. Ce milliardaire qui comme Musk a fait fortune dans les systèmes de paiement est un passionné d’aviation et il est très proche du patron de Space X. Dans sa kyrielle d’entreprises, il en possède une qui a acheté des avions russes pour les louer à l’armée américaine de façon à entraîner les pilotes à voler contre les Russes.
Par ailleurs, il a été le premier à faire un vol privé sur une des fusées de Musk et a déjà réservé le premier vol habité du Starship autour de la Terre. Il est même l’un des principaux financeurs de la R & D de Space X. Jared Isaacman avait passé le filtre du Congrès et celui de la Chambre des Représentants et était vu comme un de ceux qui pouvait lutter contre les coupes budgétaires prévues par l’Administration. Trump vient de retoquer sa candidature au prétexte qu’il ne serait pas assez "MAGA" [NDLR : Make America great again, le slogan de Donald Trump] et qu’il avait, par le passé, financé des campagnes électorales démocrates. Si c’était le vrai motif, alors, tous les milliardaires de la tech qui mangent à nouveau dans la main de Trump, devraient être virés ! En réalité, c’est une façon de limiter l’influence de Musk sur la Nasa.
Vous mentionnez la dépendance de la Nasa à Space X, mais il y a aussi celle de l’armée américaine…
Oui, car Space X a assuré une grande partie des lancements des satellites de l’armée américaine et notamment la fameuse constellation Starshield. Certes, l’entreprise de Musk a un concurrent - ULA - la co-entreprise entre Boeing et Lockheed Martin et son lanceur Vulcan. Mais cette entreprise peine à augmenter ses cadences et des contrats militaires ont été récemment rebasculés vers SpaceX.
Enfin, l’armée compte aussi beaucoup sur l’appui de Space X pour mettre au point son fameux "Dôme d’or", le bouclier anti-missiles annoncé par Trump en début d’année. Un projet dont les contours sont encore flous, mais les sauts technologiques nécessaires pour y parvenir et les montants en jeu sont considérables.
Face à cette situation de dépendance, que peut faire l’administration américaine ?
Les gouvernements américains successifs se sont placés dans une situation de dépendance vis-à-vis d’un milliardaire politiquement et émotionnellement instable. L’administration va-t-elle tenter de faire monter en puissance des concurrents de Space X et de diversifier ses partenaires ? Difficile à dire. Ce qui est clair, c’est que pour l’heure, aucune entreprise américaine n’est en capacité de faire aussi bien et aussi vite que Space X.