Le grand neurobiologiste Robert Sapolsky : "Nous ne sommes pas responsables de nos réussites !"
Il est l’un des plus célèbres neurobiologistes de la planète. Professeur à l’université Stanford, Robert Sapolsky a passé plusieurs décennies à étudier les babouins en Afrique, avant de se tourner vers les comportements des humains dans une approche interdisciplinaire. Avec le provoquant Déterminisme (Arpa), le chercheur entend démontrer que le libre arbitre est une illusion, soulignant à quel point nos décisions et actes sont influencés par la génétique, le milieu socio-économique ou les hormones.
Pour Robert Sapolsky, les conséquences sociales des connaissances qui s’accumulent sont vertigineuses, car cela signifie que personne ne devrait plus être tenu responsable pour son comportement, en bien comme en mal. Mais, dans une approche humaniste, le scientifique assure que cette idée de déterminisme est profondément libératrice pour la plupart des individus. Entretien.
L'Express : Le libre arbitre obsède les philosophes depuis des siècles. Mais, selon vous, nous aurions aujourd’hui suffisamment de preuves scientifiques pour savoir que nous sommes déterminés dans n’importe quelle de nos décisions…
Robert Sapolsky Nous comprenons aujourd’hui suffisamment l’influence du cerveau, des hormones, des gènes, de l’environnement précoce ou de la culture sur le comportement des gens. Désormais, cela ne devrait plus être à quelqu’un comme moi de prouver que le libre arbitre n’existe pas, mais plutôt à des philosophes de démontrer comment un tel libre arbitre pourrait fonctionner avec toutes les connaissances que nous avons accumulées au XXIe siècle, entre génétique, neurosciences, endocrinologie ou biologie évolutive.
On oppose souvent l’inné à l’acquis. Or vous rappelez à quel point les gènes comme l’environnement nous déterminent tous les deux…
Il y a une tentation, notamment aux Etats-Unis, de tout expliquer par les gènes. Mais sur le plan biologique, le rôle des gènes ne fait aucun sens sans le contexte de leurs interactions avec l’environnement. Par exemple, un variant du gène dont la protéine décompose la sérotonine augmentera votre risque de comportement antisocial, mais seulement si vous avez été gravement maltraité pendant votre enfance.
Un variant d’un gène du récepteur de la dopamine vous rend plus ou moins susceptible d’être généreux, selon que vous avez grandi avec ou sans attachement parental sécurisé. Différents environnements provoquent ainsi différents types de changements épigénétiques dans le même gène.
En quoi les hormones ont-elles une influence fondamentale sur nos décisions ?
Vous êtes un courtier en Bourse, et vous devez prendre une décision importante concernant le marché. Si, à ce moment-là, votre taux de testostérone est élevé, vous avez plus confiance en vous, vous êtes plus impulsif et plus susceptible de prendre des risques. Très souvent, le résultat peut s’avérer désastreux. Et cela relève entièrement du cortex préfrontal, qui est central dans les fonctions exécutives de la prise de décision.
A l’inverse, si votre taux de cortisol, la principale hormone du stress, est élevé, là encore sans que vous le sachiez, cela vous rendra plus réticent à prendre des risques. Si votre taux d’ocytocine est élevé, celle-ci améliore la confiance, la sociabilité et la reconnaissance sociale. Si quelqu’un en qui vous avez confiance vous dit que c’est une bonne idée d’investir, vous serez donc plus enclin à le faire.
Nous avons socialement compris que l’orientation sexuelle a des facteurs biologiques, et qu’une partie des personnes homosexuelles n’ont tout simplement pas le choix.
Le point important est la nature mécaniste de tout cela. Selon le moment où vous vous situez dans votre cycle ovulatoire, que ce soit au milieu de la nuit ou en plein jour, que quelqu’un vous ait donné une merveilleuse accolade qui vous fait encore frissonner ou que quelqu’un vous ait lancé un ultimatum menaçant qui vous fait encore trembler, les rouages de votre cortex préfrontal fonctionneront différemment.
Vous rappelez que même des différences culturelles apparues il y a des millénaires influencent nos comportements…
L’un des contrastes les plus étudiés concerne les cultures "individualistes" et "collectivistes". Les premières mettent l’accent sur l’autonomie, la réussite personnelle ou les droits de l’individu, comme aux Etats-Unis, les secondes prônent l’harmonie et le conformisme, comme en Asie de l’Est. D’où viennent ces différences ? Les explications standards de l’individualisme américain mettent en avant le facteur de l’immigration. A l’inverse, l’explication standard du collectivisme est-asiatique est la riziculture, qui exige un travail de groupe pour les terrasses, l’irrigation ou la récolte.
Une exception fascinante concerne certaines régions du nord de la Chine où l’on cultive du blé plutôt que du riz. Les personnes issues de ces régions céréalières, y compris les petits-enfants d’agriculteurs qui étudient à l’université, sont aussi individualistes que des habitants de New York ! Un chercheur a même mené une expérience très amusante en plaçant deux chaises pour bloquer le passage dans un Starbucks à Pékin. Les Chinois issus de régions rizicoles s’adaptent et évitent les obstacles, contournant ces deux chaises pour passer. A l’inverse, les habitants des régions où l’on cultive le blé écartent les chaises. Même deux générations plus tard, cette empreinte culturelle est toujours là.
On distingue souvent facteurs sociologiques et biologiques. Mais vous soulignez que même le statut socio-économique influence la neurobiologie…
En maternelle, le statut socio-économique de la mère est un déjà un facteur prédictif de la maturation du cortex préfrontal de l’enfant. A l’âge de cinq ans, simplement parce que vous avez fait le "choix" stupide de naître pauvre plutôt que riche, votre développement cérébral, en moyenne, en porte déjà des signes.
Le faible statut socio-économique d’une femme enceinte ou d’une femme vivant dans un quartier à forte criminalité prédit même un développement cortical moindre au moment de la naissance du bébé. Face à de telles découvertes, il est de plus en plus difficile de soutenir que nous serions responsables des réussites ou échecs de notre vie, et que nous méritons d’être récompensés ou blâmés pour cela…
En quoi l’évolution de nos connaissances et de nos perceptions au sujet de la schizophrénie, l’épilepsie ou l’autisme sont-elles une source d’inspiration ?
On pense souvent que si les gens ne méritent pas d’être punis ou d’être récompensés pour leurs actions, cela serait la catastrophe sur le plan social. Mais nous l’avons déjà fait auparavant ! En 1981, un jeune homme atteint de schizophrénie paranoïde, John Hinckley, a tiré sur Ronald Reagan. Quand le jury l’a déclaré non coupable pour cause d’aliénation mentale, le pays a protesté contre le fait qu’il s’en soit tiré à bon compte. Hinckley a passé trois décennies dans un hôpital psychiatrique. Nous avons longtemps fait de terribles erreurs d’interprétation au sujet des maladies mentales comme la schizophrénie, mais plus personne de sérieux aujourd’hui ne songerait à blâmer des schizophrènes ou leur famille pour cela. Si quelqu’un a une crise d’épilepsie, vous ne vous direz plus qu’il est possédé par le diable, comme cela a été le cas pendant des siècles. Pourtant, même après les Lumières, on a continué à penser que les patients souffrant d’épilepsie étaient fautifs d’une manière ou d’une autre.
En 1800, le médecin britannique Thomas Beddoes a par exemple affirmé que les crises d’épilepsie étaient causées par le fait que ces personnes étaient trop sentimentales et lisaient trop de romans ! Mais aujourd’hui, même si les épileptiques sont toujours victimes de stigmatisation sociale, la plupart des gens dans le monde occidental ont cessé de responsabiliser ou blâmer ces malades. Voilà un progrès époustouflant !
On observe un phénomène similaire avec l’homosexualité. Aux Etats-Unis, il y a encore trente ans, 70 % des Américains étaient opposés au mariage gay. Aujourd’hui, environ 60 % y sont favorables. Nous avons socialement compris que l’orientation sexuelle a des facteurs biologiques, et qu’une partie des personnes homosexuelles n’ont tout simplement pas le choix. En quelques décennies, il y a eu un changement radical de l’opinion publique. Dans un siècle, les sociologues feront des thèses là-dessus.
La même chose va-t-elle se produire pour l’obésité, dont on connaît aujourd’hui de plus en plus les influences biologiques ?
Des études montrent que les niveaux moyens de préjugés implicites et inconscients à l’égard des personnes en fonction de leur race ou de leur orientation sexuelle ont diminué de manière significative depuis une décennie. Le seul préjugé implicite qui s’est aggravé est celui contre les personnes obèses. Nous sommes toujours dans un monde où les personnes en surpoids sont discriminées en matière d’emploi ou de logement et sont blâmées pour une biologie sur laquelle elles n’ont aucun contrôle.
La psychanalyse n’est ni une science, ni même une très bonne religion.
Cela va donc être difficile de faire évoluer la société à ce sujet. Mais des progrès viendront peut-être des médicaments anti-obésité comme l’Ozempic. Des gens qui ont passé des décennies à suivre des régimes sans perdre de poids, qui se sentent mal dans leur peau ou qui se trouvent paresseux (et dont tous leurs amis pensent secrètement la même chose) réalisent, grâce à ces médicaments, qu’un simple changement de mécanisme biologique leur fait perdre des kilos.
Pourquoi êtes-vous si critique de la psychanalyse, qui reste influente en France ?
La psychanalyse n’est ni une science, ni même une très bonne religion qui propose une mythologie forte. C’est simplement un charabia absurde et nuisible. La théorie psychanalytique nous a donné le "maternage réfrigérateur" pour expliquer l’autisme. Dans La Forteresse vide, Bruno Bettelheim a assuré que le facteur déclenchant de l’autisme "est le souhait du parent que son enfant n’existe pas".
Concernant la schizophrénie, les psychanalystes ont fustigé des mères rigides, rejetantes et peu aimantes, dominatrices ou anxieuses. Freud lui-même s‘intéressait peu à la schizophrénie ou aux psychoses en général, préférant de loin une clientèle distinguée et instruite qui s’inquiétait pour elle-même…
Parlons des implications sociales de votre thèse. Selon vous, la méritocratie repose sur un mythe, celui de l’effort qui permettrait de surmonter tous les facteurs biologiques ou sociaux…
C’est une question très difficile, à laquelle je réfléchis depuis des années. Dans le livre, j’analyse les conséquences de l’absence de libre arbitre pour le système judiciaire. Car, sans libre arbitre, les notions de châtiment et de punition n’ont aucune justification éthique. J’ai travaillé dans différents procès pour meurtre, enseignant aux jurys les circonstances qui produisent des cerveaux qui prennent des décisions horribles. Ce qui ne veut bien sûr pas dire qu’il ne faut pas imposer des contraintes et laisser libre les individus dangereux.
Simplement, je pense qu’il vaut mieux utiliser un modèle de quarantaine sanitaire : si des personnes sont dangereuses en raison de problèmes tels que le contrôle des impulsions, la propension à la violence ou l’incapacité d’empathie, nous devons protéger la société jusqu’à ce que ces personnes puissent être réhabilitées.
En revanche, la question de la méritocratie est bien plus vertigineuse, car elle concerne la société entière. Sans libre arbitre, vous ne méritez pas d’éloges pour vos accomplissements. Des médecins passent dix ans de leur vie à étudier sans sortir le samedi soir. Quand vous faites ça, il est difficile de ne pas penser que vous avez une plus grande valeur morale intrinsèque que d’autres personnes qui n’ont pas fait d’études, et que vous méritez un salaire bien plus élevé qu’un ouvrier.
Mais si vous êtes déprimé par l’idée que vos réussites ont des causes qui vous échappent, c’est sans doute que vous avez été mieux traité que la moyenne. A l’inverse, pour les personnes qui ont eu moins de chance, ce message est très libérateur. Aux Etats-Unis, si vous êtes né pauvre, vous avez statistiquement de fortes probabilités de rester pauvre à l’âge adulte. Au moins, ne faisons pas croire à ces gens que n’importe qui peut s’élever socialement ou que n’importe qui peut faire de longues études. Aujourd’hui, nous en savons suffisamment sur le plan scientifique pour comprendre que les innombrables personnes dont la vie est moins chanceuse que la nôtre ne "méritent" par leur sort.
Que conseillez-vous aux gens si, comme vous le dites, nous sommes loin d’être les maîtres de nos vies ?
Ne portez pas de jugement sur les actions d’autres personnes, en pensant comprendre leurs motivations. Car si vous croyez comprendre pourquoi quelqu’un agit de telle façon, c’est que vous vous trompez très certainement…
Déterminisme, par Robert Sapolsky, traduit de l’anglais par Eric Loonis. Arpa, 582 p., 26,90 €.