Fin de vie : les leçons du suicide de Daniel Kahneman, par Franck Ramus
Daniel Kahneman, le chercheur en psychologie ayant mis en évidence de nombreux biais cognitifs altérant la rationalité des êtres humains, est décédé il y a un an. Mais ce n’est que récemment que les circonstances de sa mort ont été dévoilées. Âgé de 90 ans, il s’est rendu en Suisse pour recourir à un suicide assisté.
On pourrait penser que grâce au vote courageux de nos députés, les Français qui le souhaitent auront bientôt accès à un droit similaire. Il n’en est rien. Car Daniel Kahneman ne souffrait d’aucune maladie incurable ni de douleur insupportable. Ayant par le passé accompagné son épouse lors d’une longue maladie neurodégénérative, il a préféré ne pas avoir à vivre la déchéance physique qui peut accompagner le grand âge et mettre fin à sa vie alors qu’il était encore en capacité de prendre cette décision et de la mettre à exécution.
La France est en retard
Le choix de Kahneman jette un éclairage singulier sur les débats hexagonaux concernant les lois sur la fin de vie. Non contents d’avoir 35 ans de retard sur l’avis des Français, nos députés ont voté une proposition de loi qui ne permet le suicide assisté que dans des conditions extrêmement restrictives. Et rien ne garantit qu’elle soit votée dans ces termes par les sénateurs. La possibilité d’ouvrir le droit au suicide assisté pour des personnes qui ne soient pas déjà au bord de l’agonie n’a jamais été considérée.
Le point de vue illustré par Kahneman pousse jusqu’au bout la logique de l’exigence de liberté et d’autonomie de l’être humain. On peut ne pas avoir envie de faire le même choix que lui et, heureusement, personne ne nous y obligera. On peut être attristé à l’idée que l'un de ses proches fasse ce choix. Mais on le serait tout autant quelles que soient la date et les circonstances de son décès. Alors, au nom de quoi le législateur peut-il interdire à quelqu’un de le faire, s'il s'agit d'une décision mûrement réfléchie et prise en toute conscience ? La vie d’un être humain n’appartient ni aux gouvernants, ni au corps médical, ni aux autorités religieuses, ni même à ses proches. Elle n’appartient qu’à lui-même. Et il devrait être libre d’en disposer comme il l’entend, y compris de l’abréger s’il estime qu’elle a suffisamment duré.
Evidemment, la possibilité de se suicider a toujours existé, et beaucoup n’ont pas attendu une loi pour la saisir*. Mais on peut aussi comprendre que les personnes souhaitant mettre fin à leurs jours refusent une méthode violente, douloureuse, incertaine et qui plus est traumatisante pour les éventuels témoins et pour les proches. Absorber un médicament létal et s’endormir pour ne plus se réveiller, entouré des personnes que l’on souhaite et à la date que l’on souhaite, voilà à quoi aspirait Daniel Kahneman.
Mourir délibérément, sans violence ni douleur
Exercer cette liberté légalement est aujourd'hui impossible en France et le restera bien après la promulgation de la nouvelle loi. Les personnes qui l’envisagent malgré tout devront essayer de se procurer le médicament désiré clandestinement, sans aucune garantie sur sa qualité ni son dosage, et courir le risque de se faire perquisitionner et arrêter par les forces de l’ordre, comme s’ils étaient de dangereux narcotrafiquants.
Bien entendu, un tel médicament ne peut être en libre circulation et des garde-fous sont nécessaires pour éviter tout mésusage. Mais le contrôle des médicaments dangereux n’a rien de nouveau et un protocole rigoureux peut être défini pour s’assurer que (par exemple) la personne qui demande à mourir délibérément est capable de discernement, qu’elle prend une décision mûrement réfléchie - ni impulsive, ni sous l’emprise d’une crise passagère -, qu’elle n’est soumise à aucune pression extérieure et est capable de s’administrer elle-même le produit.
Si on veut que le droit à mourir dans la dignité ne soit pas un vain mot, il ne devrait pas être réservé aux personnes atteintes de maladies graves, incurables et en situation de souffrance impossible à soulager. Il pourrait être ouvert à tous les Français qui souhaitent éviter de se retrouver un jour dans une telle situation et qui sont capables d’en prendre la décision… A quoi bon avoir le mot "liberté" dans sa devise, si la France refuse d’accorder aux Français l’ultime liberté de disposer de leur propre vie et donc de leur propre mort comme ils l’entendent ?
* Si vous êtes en détresse ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le numéro national de prévention du suicide, le 3114, ou appeler le 15.
Franck Ramus, chercheur au CNRS et à l’Ecole normale supérieure (Paris)