Gérard Grunberg : "L’effondrement du PS français n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe"
Qui pour conduire le Parti socialiste ? Olivier Faure ? Nicolas Mayer-Rossignol ? À cette question, Gérard Grunberg répondrait presque "peu importe" tant les socialistes français se sont effondrés depuis 2017. À qui la faute ? À quel point le mal est-il profond ? Alors que leurs camarades sont au pouvoir notamment en Espagne, en Angleterre et au Danemark, le politologue, spécialiste des gauches européennes, se penche sur les enseignements à tirer pour le parti à la rose et décrit l’impasse dans laquelle il se trouve aujourd’hui. Entretien.
L’Express : Considérez-vous que le congrès du Parti socialiste, et l’élection du Premier secrétaire qui le précède, sont notables à deux ans de la présidentielle de 2027 ?
Gérard Grunberg : Disons que je n’en attends pas grand-chose. Il importe seulement si l’on pense que de ce congrès sortiront des propositions nouvelles et des alliances nouvelles. Ce n'est pas mon cas... car ce ne sera pas le cas. En revanche, il est intéressant au regard de ce qu’il a été incapable de faire et qui dit beaucoup de l’évolution et de l’état du Parti socialiste en France. Parlons donc des alliances, puisqu’il s’agit d’une question fondamentale. Depuis 2022, et encore davantage depuis 2024, la question qui était posée était de savoir, au fond, si le Parti socialiste se distinguerait de Jean-Luc Mélenchon, avec qui il a quand même signé deux accords importants, à la fois sur la tactique électorale et sur le programme. Les dirigeants du Parti socialiste ne voulaient pas perdre leurs sièges à l’Assemblée et continuaient à penser - d’ailleurs, je crois qu’ils continuent toujours à le penser - qu’il ne fallait pas injurier l’avenir et toujours se laisser une possibilité de recoller les morceaux avec l’extrême gauche.
Mais que s’est-il passé ? D’un côté, Olivier Faure a vu qu’il ne pouvait pas rester sur cette ligne, au vu de toutes les misères que lui faisaient Jean-Luc Mélenchon et la manière avec laquelle il traitait ses partenaires. Il s’est donc rapproché d’une certaine façon de la ligne de ses oppositions internes sur ce thème porteur pour leur couper l’herbe sous le pied. Et de leur côté, ces oppositions n’ont jamais elles-mêmes posé la question des alliances. Jamais. Au fond, tous ces gens-là étaient d’accord sur le principe selon lequel les alliances ne pouvaient se faire qu’à gauche. À partir de ce moment-là, il n’y avait plus d’enjeu fondamental pour ce congrès ! Personne ne s’est posé la question : "Qu’est-ce que la social-démocratie ?" Et je pense qu’Olivier Faure sera réélu justement parce qu’il n’y avait pas d’enjeu pour ce parti faible, à la dérive sur le plan électoral, sans aucune perspective de pouvoir.
Ce qui semble manquer au Parti socialiste depuis plusieurs années, c’est surtout une stratégie claire…
Concentrons-nous sur la période qui va de 2015 à aujourd’hui. Il s’est passé des choses extrêmement importantes pour le PS : non seulement l’écrasement électoral du socialisme, dont il ne s’est jamais relevé, mais aussi la perte pour le PS de sa caractéristique de parti de gouvernement. Ce parti politique, qui était au pouvoir, a été attaqué de l’intérieur par ce qu’on a appelé les "frondeurs", des gens prêts à le faire perdre plutôt qu’à admettre une révision que proposait François Hollande sur les questions économiques, la politique de l’offre… Ce fut un refus fondamental de faire précisément ce qu’avaient fait pratiquement tous les partis sociodémocrates en Europe. Par la suite, ce parti est devenu démuni électoralement et n’a pas voulu faire sauter ce verrou consistant à dire "après tout, on fera comme tous les partis sociodémocrates : on choisira, en fonction de nos résultats, avec qui on veut gouverner". Non, cela a été "union de la gauche, union de la gauche, union de la gauche"… Il n’y a pas eu de reconstruction du Parti socialiste mais une destruction, soldée par les 1,7 % d’Anne Hidalgo à la présidentielle de 2022.
N’est-ce pas lié tout simplement à la tripartition de la vie politique française ? Un bloc central représenté par Emmanuel Macron qui, au fur et à mesure, se droitisait et un bloc d’extrême droite de plus en plus haut. Existait-il un autre choix que de former un autre bloc solide à gauche ?
Sauf que ce n’est pas un bloc et qu’il n’est pas solide ! Le problème est que le PS ne peut pas envisager non plus une stratégie d’alliance avec LFI, ce n’est pas possible ! Ils l’ont fait à la sauvette au moment des élections pour sauver des sièges, mais ce n’est pas une stratégie. De plus, je pense que Jean-Luc Mélenchon n’a pas du tout l’intention de gouverner, il s’est donc enfermé dans une forme de solitude bougonne… Il veut être le leader d’une gauche qui ne serait que lui. Il n’est pas du tout sur une ligne de rassemblement, c’est un diviseur. Et puis, pourquoi s’allier avec des gens avec lesquels, en réalité, on n’est pas d’accord sur plein de problèmes importants ?
Peut-être parce qu’avec un score de 1,7 %, on ne peut pas se prétendre hégémonique…
Il est très important pour un parti d’avoir une ambition de pouvoir. Quand François Mitterrand a repris le Parti socialiste en 1971, la SFIO était moribonde parce qu’elle n’était plus un parti de gouvernement. Personne ne pensait qu’elle pouvait gouverner, pour des raisons d’ailleurs pas très différentes de celles d'aujourd’hui. Mitterrand a donné l’espoir au PS de revenir au pouvoir et il a réussi son coup. Aujourd’hui, aucun dirigeant socialiste ne dit comment il compte récupérer de l’électorat et surtout faire jaillir cet espoir de conquérir le pouvoir. De même qu’il n’y a aucun leader ! Alors, quitte à ne pas vouloir redevenir un parti de gouvernement, oui, autant aller avec Mélenchon…
Le PS est certes moribond depuis 2017, mais il n’est pas le seul : en Europe, la gauche de gouvernement a perdu beaucoup de terrain depuis 15 ans. Comment l’expliquer ?
Attention : oui, il y a une tendance à un affaiblissement de la social-démocratie en Europe, mais elle n’est pas du tout comparable à celle qu’on connaît en France. La France est un cas très particulier, cet effondrement n’a pas d’équivalent ailleurs en Europe. Tout d’abord, dans beaucoup de pays européens jusqu’à présent - pas tous, mais beaucoup - il y avait une bipolarisation gauche-droite qui est devenue, dans beaucoup de cas, une tripartition gauche-droite-extrême droite. Et les socialistes ont beaucoup perdu dans les pays où il y a eu une grosse progression de l’extrême droite.
L’affaiblissement de la social-démocratie est notamment dû au fait qu’elle avait essentiellement pour programme de développer l’Etat social - ce qu’elle a parfaitement réussi d’ailleurs - mais cela est devenu de moins en moins porteur puisque l’époque est davantage à une diminution de cet Etat social. Il y avait donc un vrai problème de fond à régler pour les socialistes. Et puis, vous avez ce thème de l’immigration qui est un sujet assez redoutable pour les gauches humanistes et universalistes. Dans les pays d’Europe du Nord, les sociodémocrates s’y sont confrontés réellement, en estimant qu’ils ne pouvaient pas faire comme s’il n’y avait pas de problème. Pour le PS français, c’est plus compliqué…
Au Danemark, les socialistes se sont montrés effectivement beaucoup plus durs sur les questions liées à l’immigration. S’agit-il là, a minima, d’un chemin à suivre pour le PS français ?
Il faut regarder comment sont constitués ces peuples d’Europe du Nord : ils sont beaucoup plus homogènes au départ que les peuples d’Europe du Sud. Et, par rapport à leur population, bien plus petite, l’arrivée assez massive d’immigrés a posé un problème que même les gauches ne pouvaient pas ignorer. En France, c’était un peu plus compliqué parce que nous avons une tradition d’accueil, de diversité, ce qui fait que les gauches n’avaient pas trop envie de se saisir de cette question. Ce n’est pas facile de régler ce problème de l’immigration face aux demandes de la société quand vous avez construit votre identité en partie sur l’humanisme. J’en reviens aussi au fait d’être au pouvoir ou non : dans l’opposition, on peut se permettre de discuter des heures, d’être flou, de prendre des distances ; mais lorsque vous êtes au pouvoir ou intéressés à être au pouvoir, vous êtes bien obligés de prendre en compte ce que ressentent et disent les électeurs.
Et il y a sans doute un manque de travail de fond sur ces questions pour apporter une réponse, non seulement efficace, mais également capable de se distinguer…
C’est vrai et cela ajoutait encore un élément de désaccord fondamental avec LFI, car LFI joue désormais essentiellement sur l’électorat musulman. Donc ça ne facilitait pas les choses de ce point de vue là…
En Espagne, Pedro Sánchez gouverne avec la gauche radicale ; en Angleterre, Keir Starmer a un gouvernement 100 % travailliste ; au Danemark, Mette Frederiksen a formé une coalition avec les libéraux et le centre droit… Les socialistes français ont autant d’exemples à suivre que d’attelages, il ne semble pas y avoir de recette miracle…
En ce qui concerne l’Espagne, plusieurs facteurs expliquent le maintien de Sánchez. Il y a quelques années, il y a eu une tentative de lancer un parti centriste, Ciudadanos, qui aurait pu faire mal aux socialistes… Il a été tellement mal dirigé qu’il s’est suicidé lui-même, ce qui a beaucoup aidé le PSOE. Deuxièmement, ils ont un vrai leader : on peut l’aimer ou non, Pedro Sánchez est un vrai homme politique de grand talent. Troisièmement, l’Espagne est le seul pays où les socialistes gouvernent avec l’extrême gauche, c’est vrai, mais elle est extrêmement divisée depuis plusieurs années et les socialistes font deux fois plus de voix qu’eux ! Ils n’étaient pas obligés de faire des concessions, comme le PS français en a fait à Mélenchon en 2022 et 2024. En France, on est passé d’une gauche dominée par le PS en 1981 à une gauche dominée par LFI en 2017, ça change beaucoup de choses !
Pedro Sánchez est un exemple à suivre pour Olivier Faure, qui rêve de marcher dans ses pas, qui en fait presque une icône. Mais alors, qu’est-ce qui cloche ?
Il y en a un qui est très talentueux et un autre qui ne l’est pas, déjà. Et puis il y a une deuxième chose très importante : à leur façon, grâce à Felipe González Márquez, à leur manière de sortir du franquisme et du communisme, les socialistes espagnols ont fait leur révision idéologique. Ils ne se sentent pas obligés de dire qu’ils sont plus ou moins d’accord avec l’extrême gauche, ils ont acquis une autonomie. Olivier Faure, lui, n’en a pas et ce n’est pas un hasard si la gauche sociale-démocrate fait 30 % en Espagne et 2 % en France…
Si on s’intéresse à l’Angleterre, on observe des grandes différences nationales, en matière institutionnelle comme de paysage politique. La comparaison entre les travaillistes et les socialistes français est difficile, non ?
D’abord, en Grande-Bretagne, il se trouve qu’il n’y a jamais eu de parti d’extrême gauche. Ça change beaucoup de choses. De plus, il n’y a pas d’extrême droite, pas réellement, et à mon sens si elle progresse ce sera au détriment des conservateurs. Et puis le mode de scrutin explique toute la situation anglaise : il est à un tour, et si vous arrivez deuxième dans une des circonscriptions, vous n’avez rien. Chaque pays à ses spécificités !
Alors, quelle est la spécificité du socialisme français pour se retrouver dans une telle voie sans issue ?
Pour moi c’est très clair, c’est 1789. Si Jaurès en 1905, quand ils ont créé la SFIO, s’est finalement rallié à l’extrême gauche du Parti socialiste et au guesdisme, c’est parce qu'il y avait cette idée qu’un parti de gauche, en France, même républicain, c’est d’abord un parti révolutionnaire. Vous seriez étonné de lire la déclaration de principes du Nouveau Parti socialiste, quand ils ont condamné la SFIO juste avant le congrès d’Épinay : c’est pratiquement le texte de 1905 ! Et auparavant, Léon Blum, au Congrès de Tours de 1920, finit par dire aux communistes qu’ils restent des frères, que bientôt ils seront de nouveau ensemble… Cela explique pourquoi il n’y a pas d’alliance au centre ! Et lorsque très rarement les socialistes ont fait une alliance au centre, ils l’ont portée ensuite comme un fardeau, une trahison, un péché ! Le centre gauche a toujours peur du "qu’en dira-t-on" de sa gauche radicale, d’ailleurs Mélenchon le fait très bien aujourd’hui comme le faisait le Parti communiste avant lui. C’est la raison pour laquelle la social-démocratisation du PS français ne se réalise pas. C’est la raison pour laquelle le PS ne peut pas s’allier avec des gens qui sont réellement pour l’économie de marché. D’ailleurs, il dit qu’il est pour l’économie de marché, mais il ne l’assume pas.
Donc, contrairement à ses voisins européens, le PS français souffrirait d’une forme de schizophrénie concernant l’économie de marché ? C’est la leçon qu’il doit tirer ?
Ils auraient dû faire ce que le Parti social-démocrate allemand a fait en 1959 à son congrès de Bad Godesberg : dire clairement qu’il est pour l’économie de marché, contre le marxisme, pour s’allier avec des partis du centre. Bref, dire qu’il veut le pouvoir. Lionel Jospin a tenté subtilement de se sortir de ce guêpier face à l’offensive blairiste en Angleterre en disant : "J’accepte l’économie de marché, mais pas la société de marché", mais ça ne réglait pas tout le problème… Si vous ne faites pas votre révision idéologique, vous ne pouvez pas vous offrir le luxe de choisir vos alliances. Et si vous me demandez ce qu’est le socialisme français à présent, je ne peux pas vous répondre, je n’en sais rien. Il n’y a ni leader, ni stratégie... La pente sur laquelle il se trouve est extrêmement dangereuse.