Xavier Bertrand : "Nos différences avec le RN ne se résument pas aux questions économiques"
Il a fait du combat contre le RN sa marque de fabrique. Mais comment la droite peut-elle rattraper le terrain perdu ? Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France, livre sa recette. Et en profite pour attaquer tous les immobilistes de France, à commencer par François Bayrou et Edouard Philippe.
L'Express : Plus de 13 millions de Français votent RN à la présidentielle de 2022, plus de 10 millions aux dernières législatives. Que leur dites-vous ?
Xavier Bertrand : Ils éprouvent une colère, parfois même une rage en ayant le sentiment que les responsables politiques ont échoué ou renoncé à régler les problèmes. Ils sont marqués par l’augmentation de la violence. Ils ont aussi peur du déclassement économique et social. Ils ont acquis la conviction, voire la certitude que leurs enfants vivront moins bien qu’eux. Pour eux, les politiques ont failli et sont déconnectés, alors ils se tournent vers le RN, vers LFI ou vers l’abstention.
En revanche, si nombre d’électeurs du RN aux élections nationales ont pu voter pour moi aux régionales, c’est parce que les respecter, ce n’est pas utiliser leur colère mais en comprendre les raisons et se battre pour eux comme pour tous les habitants de la région. En faisant reculer le chômage et le sentiment d’abandon, en redonnant de l’espoir dans l’avenir de la région. C’est ainsi que j’ai fait reculer le RN de 17 points entre 2015 et 2021. La preuve que le vote pour les extrêmes n’est pas aussi solide que l’on pense et qu’il n’y a pas de fatalité à le voir progresser.
Vous ne croyez pas du tout à un vote d’adhésion ?
Ce vote existe mais n’est pas majoritaire.
Quelle différence faites-vous entre Marine Le Pen et Jordan Bardella ?
Il y en a un qui ne s’appelle pas Le Pen. Point.
Le RN doit-il être considéré comme un parti comme les autres ?
Si le RN, comme LFI, étaient des partis comme les autres, ils chercheraient à apporter des solutions aux problèmes des Français . Ce n’est pas leur logique, ni leur ADN. Ils ne font que profiter des crises et des craintes de nos concitoyens. En fait, ni le RN ni LFI ne sont des partis qui ont vocation à gouverner, ils cherchent avant tout à fracturer la société. Ce sont les deux faces de la même pièce contestataire. Et pourtant, remarquez que ces deux partis ne tolèrent pas en interne le débat démocratique.
Au RN depuis la condamnation de Marine Le Pen, la crise avec Jordan Bardella devient criante. Je combats aussi les dirigeants de LFI comme du RN car ils sont inféodés à des puissances étrangères comme la Russie de Poutine, impossible pour eux de garantir notre indépendance nationale. Quant aux dirigeants de LFI, conscients que Jean-Luc Mélenchon ne gagnera jamais la présidentielle, ils recherchent une victoire du RN qui leur permettrait de récupérer le rôle de premier opposant et de créer le chaos dans la rue, fidèles à cette sentence trotskyste : "C’est du chaos que naissent les opportunités". Ma singularité, c’est de dire avec la même force : "ni RN, ni LFI". Je suis dans la lignée de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy : nous ne devons jamais "composer avec l’extrémisme, le racisme, l'antisémitisme ou le rejet de l'autre".
Le précédent de 2007, avec Nicolas Sarkozy réussissant à maintenir Jean-Marie Le Pen à 10 %, peut-il encore inspirer la droite ou est-il dépassé ?
Il n’est pas dépassé. Une présidentielle ne peut se gagner sans l’adhésion des catégories populaires et des classes moyennes. Nicolas Sarkozy marchait sur deux jambes, l’une régalienne forte par son bilan comme ministre de l’Intérieur, et l’autre sociale avec notamment les heures supplémentaires défiscalisées qui ont permis de réhabiliter le travail. Pour avoir la confiance des catégories populaires et des classes moyennes, la clé c’est être juste et incarner une droite qui n’est pas dure avec les plus fragiles : c’est la droite populaire qui sait parler à tous, à laquelle je crois. Il ne s’agit pas seulement de gagner l’élection : sans le soutien des classes populaires, vous ne pouvez pas réformer la société française. C’est pourquoi j’ai l’idée quasi obsessionnelle de rassembler. Aujourd’hui, les partis cherchent à représenter une fraction de l’électorat et chacun d’entre eux se dit : faisons en sorte que cette fraction soit plus forte que celle des autres. Mais c’est la garantie de ne rien pouvoir changer, de ne rien pouvoir réformer.
Marine Le Pen peut être éliminée, Bruno Retailleau est aux commandes de LR : tout risque de "Nupes de droite", selon votre expression, est-il écarté ?
Le ministre de l’Intérieur a toujours été très clair, c’est pour cela que j’ai été le premier à appeler à sa candidature pour le refonder et que je l’ai soutenu. Bruno Retailleau, ce n’est pas Eric Ciotti.
La droite n’oppose plus que des arguments économiques au RN. N’est-ce pas un risque électoral, tant ce parti évolue sur ces questions ?
Nos différences avec le RN ne se résument pas seulement aux questions économiques. Nous n’avons pas la même conception de l’engagement politique. Ni de la République. Où est l’égalité républicaine quand on souhaite interdire certains emplois publics aux binationaux ? Où est le respect de la République quand on s’attaque à l’institution judiciaire comme ils l’ont fait récemment ? Leur remise en cause sournoise de l’engagement européen de la France est aussi une différence fondamentale avec nous. J’appartiens à une droite qui refuse que l’on juge une personne en fonction de son prénom, de sa couleur de peau ou de sa religion. Je ne cherche pas des boucs émissaires, que ce soient l’Europe ou les musulmans, comme le font les dirigeants du RN.
Pourquoi cette opposition de valeurs est-elle si rarement exprimée à droite ?
Je continuerai inlassablement à le dire. C’est mon ADN. Entre le RN et moi, il y a une différence de nature et pas de degré. C’est un parti caméléon qui enfourche les colères pour en tirer un gain électoral. Dès qu’un sujet complexe survient, il attend que les sondages lui donnent la marche à suivre.
Vous parliez d’économie : je suis incapable de comprendre la position du RN sur la réforme des retraites. En novembre 2024, il déposait un amendement pour baisser le seuil d’exemption de TVA des auto-entrepreneurs, puis a lancé en février une pétition contre l’abaissement prévu dans le budget Bayrou. Le RN s’érige maintenant en défenseur des retraités, après avoir déposé un amendement au budget Barnier pour supprimer leur abattement fiscal de 10 %.
Et dans les Hauts-de-France, je constate au quotidien les limites du RN : avant de devenir des succès, nos projets économiques ont tous été critiqués par leurs élus. Quant à leurs propositions… je les attends toujours.
Cette réticence de la droite à opposer un discours de valeurs au RN n’est-elle pas la conséquence d’une gémellité de vos électorats sur les sujets régaliens ?
Une très large majorité de Français, pas uniquement l’électorat dit "de droite" veut que le gouvernement en fasse davantage sur ces sujets, "deux Français sur trois" comme disait VGE. Cela rend par ailleurs incompréhensible le refus d’une partie de la gauche de regarder la réalité en face, de sortir de la naïveté et vouloir aussi imposer un choc d’autorité dans notre pays. Ce que leurs électeurs réclament aussi.
La question du voile s’immisce dans le débat public. Comment appréhendez-vous ce sujet ?
J’ai voté avec conviction la loi de 2004 sur l’interdiction des signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires. Rappelons qu’à l’époque, Marine Le Pen était totalement opposée à cette loi. Je me suis battu pour interdire le port de la burqa et je souhaite l’interdiction du voile dans les compétitions sportives comme le propose le sénateur Michel Savin. En revanche, pour ceux qui seraient tentés par une interdiction totale des signes religieux dans tout l’espace public, ils doivent se rappeler que cette interdiction vaudrait pour tous les signes religieux, y compris la kippa et les croix.
Aujourd’hui, la priorité absolue est de s’attaquer à l’entrisme des Frères musulmans et des salafistes et d’éviter les tentatives communautaristes lors des prochaines élections municipales.
Vous affirmez que le RN se nourrit des problèmes. Comment rendre les deux années qui nous séparent de la présidentielle utiles ?
Battre les dirigeants du RN n’est pas un projet en soi, ce qui compte c’est de s’attaquer aux causes du vote extrême. C’est pourquoi je m’attache à rassembler les Français, apaiser la société et redresser le pays. Au plan national, la classe politique donne le sentiment d’avoir lâché prise et d’avoir 2027 pour seul horizon. Le choix de l’immobilisme n’est pas une erreur, c’est une faute. Outre les sujets régaliens, nous connaissons tous les préoccupations des Français : c’est le pouvoir d’achat, la santé, pour ne prendre que ces deux exemples. Qu’est-ce qui a changé depuis décembre dernier ? François Bayrou, on l’a compris, a pour seul objectif de durer à Matignon. Il a fait campagne depuis 20 ans sur la dette et les déficits, et pour les réduire il annonce une augmentation d’impôts massive pour tout le monde. C’est du pain béni pour les extrêmes. Quant à Edouard Philippe, il promet un projet massif… pour 2027. Mais qu’a-t-il fait pour les Français depuis 2020 et son départ de Matignon ? Président de parti, avec deux groupes parlementaires, il a pourtant les moyens de proposer et d’agir. Je combattrai de toutes mes forces l’immobilisme qui nous enfoncerait dans le déclin.
Ce gouvernement a des marges de manœuvre limitées en l’absence de majorité à l’Assemblée…
Le pouvoir réglementaire, par les décrets ou des circulaires, est un moyen légitime et efficace pour agir. Tout comme se battre au niveau européen, pour l’industrie par exemple avec le dossier Arcelor Mittal qui ne concerne pas seulement les Hauts-de-France, mais aussi les Régions Sud et Grand Est. Plus de 15 000 emplois dans l’acier sont en jeu. Limitons tout de suite au niveau de l’Union européenne les importations d’acier, c’est la condition de notre souveraineté. Réindustrialiser est une priorité et il existe une majorité au Parlement pour reprendre la baisse des impôts de production, qui susciterait des investissements et des emplois, sources de nouvelles recettes fiscales.
Choose France est un succès, alors déroulons aussi le tapis rouge aux entrepreneurs quels que soient leur taille et leur secteur d’activité. Voilà un plan d’action immédiat. Quant au millefeuille politico-administratif français, je propose de fusionner les élus départementaux et régionaux en créant un conseiller territorial pour améliorer l’efficacité publique et baisser les dépenses. Et si la classe politique doute ou est frileuse, donnons la parole par référendum aux Français qui sont tout sauf conservateurs sur ce sujet. Enfin, organisons une conférence sociale sur les plus bas salaires, notamment pour les branches dont des salaires sont en dessous du Smic. Nous avons une obligation d’action, et nul ne doit garder ses idées pour l’après-2027.
François Bayrou est favorable à l’introduction de la proportionnelle aux législatives. Y êtes-vous favorable ?
Le Premier ministre lance cette proposition pour acheter le RN et amadouer le PS. Il n’est en rien question de revivifier la démocratie.
Laurent Wauquiez propose d’inscrire dans la Constitution le mode de scrutin majoritaire…
Il y a vraiment d'autres priorités, si on parle de révision de la Constitution.
"Je suis en colère", dit Edouard Philippe, en référence à l’état du pays. Vous aussi ?
J’étais en colère quand on a fermé Fessenheim, j’étais en colère quand on s’est assis sur le référendum de Notre-Dame-des-Landes, j’étais en colère quand on a fait les 80 km/h. Edouard Philippe aurait dû manifester sa colère quand il était Premier ministre !
Il était au pouvoir dans la phase la plus réformatrice de cette présidence, non ?
Vous voulez parler de sa réforme institutionnelle abandonnée, de sa réforme des retraites repoussée ou de la réforme de l’assurance chômage inachevée ? J’entends dire que le macronisme, c’est fini. Mais il y a des héritiers dont l’ambition est bel et bien de faire du macronisme sans Macron. Cela vaut pour Edouard Philippe ou Gabriel Attal, anciens Premiers ministres, voire d’autres candidats potentiels à la présidentielle. Mais ils sont comptables du recul de l’autorité, de l’explosion de la dette, de la déconnexion avec les Français. Certains essayent de rejouer la "rupture" de Nicolas Sarkozy, mais n’est pas Sarkozy qui veut.
Cette remarque vaut-elle pour Bruno Retailleau ?
Il n’a jamais été macroniste et ne l’est toujours pas. Tout comme moi....