Louis Sarkozy : "J’aurais préféré mourir à 25 ans sous Auguste qu’à 80 ans dans le monde d’aujourd’hui"
Il a le prénom d’un roi, le nom d’un président de la République et une passion pour un empereur. Louis Sarkozy séduit autant qu’il agace. Certains saluent la culture et la rhétorique affûtée du fils de Nicolas Sarkozy, d’autres voient en lui le pur produit d’un népotisme décomplexé. La lecture de son Napoléon Bonaparte, l’Empire des livres (Passés composés) invite à modérer certaines accusations, et à s’intéresser à autre chose que sa potentielle candidature à la mairie de Menton. Que l’on apprécie ou pas le personnage et ses idées, force est de constater que cet ouvrage est le fruit d’un véritable travail. Loin de l’image d’un "fils à papa" cynique, ce livre dévoile en creux un Louis Sarkozy "intello", passionné sincère de littérature, d’histoire et de philosophie. Et derrière l’ambition, perce un idéalisme un peu désuet, presque touchant.
En retraçant les lectures de Napoléon et leur influence sur sa façon de gouverner, Louis Sarkozy esquisse sa propre conception de l’engagement politique, romantique et élitiste. S’il regrette le "vide culturel" d’une partie du personnel politique contemporain, cela n’entache pas sa soif d’action : "Je ne veux pas être un commentateur toute ma vie", confie-t-il à L’Express. Mais à l’heure du trumpisme et de l’anti-intellectualisme triomphant, le jeune homme de 28 ans s’interroge : "Je me demande parfois si je ne suis pas né à la mauvaise époque". Entretien.
L’Express : Pourquoi aborder le sujet de Napoléon Bonaparte sous l’angle des livres ?
Louis Sarkozy : "Donnez-moi la bibliothèque, et je vous donnerai l’homme", disait Benjamin Disraeli (NDLR : ancien Premier ministre britannique). C’était pour moi une façon de traiter du personnage en surpassant à la fois la légende noire et le bonapartisme complaisant. C’est une façon d’aller directement à l’homme. Mais c’est Napoléon lui-même qui crée cet angle, car c’était un lecteur compulsif, presque obsessionnel. La lecture touchait tous les aspects de son existence, sa jeunesse, sa vie amoureuse, son style militaire, politique… C’est très facile, chez lui, de percevoir à travers ses lectures les différentes facettes de sa personnalité.
Qu’est-ce que vous avez appris de Napoléon en vous intéressant à ses lectures ?
Les livres sont beaucoup plus utiles qu’on le croit, et dans le cas de Napoléon, c’est très frappant. Par exemple, avant ses campagnes en Egypte, en Russie, en Prusse ou en Pologne, à chaque fois, il lisait des centaines de livres sur la topographie, l’agriculture, les campagnes des généraux qui s’étaient battus sur ces terrains avant lui… Cette volonté de toujours vouloir en savoir plus, de se plonger dans des livres avant de passer à l’action, lui donnait un avantage considérable dans ses aventures militaires.
Napoléon pouvait pleurer devant La Nouvelle Héloïse ou Paul et Virginie.
S’intéresser à ses lectures, c’est aussi découvrir une dualité très surprenante chez Napoléon. D’un côté, l’homme de guerre impitoyable, féroce, intransigeant, brave mais très violent. De l’autre, un homme qui se tourne vers la littérature pour sa beauté, son romantisme. Il pouvait pleurer devant La Nouvelle Héloïse ou Paul et Virginie. Cela contredit l’image caricaturale d’un ogre sanguinaire… On n’imagine pas un monstre, comme Hitler, pleurer devant La Nouvelle Héloïse. Il y a dans sa vulnérabilité amoureuse, sa sensibilité méditerranéenne, quelque chose qui le rend profondément humain.
En vous lisant, on sent clairement votre volonté de faire un travail historique sérieux. Quelle a été votre méthode de travail ?
Beaucoup de gens m’ont demandé si c’était un livre politique, en ignorant totalement à quel point l’écrire a été fastidieux. C’était parfois un véritable calvaire, j’ai passé des semaines entières dans des liasses de lettres, de billets, de missives, sans parler des sources secondaires qui se contredisaient sans cesse.
Je dirais que je me suis appuyé à 60 % environ sur des sources secondaires. Tout le reste, c’étaient des sources primaires. Par exemple, les quelques 40 000 lettres publiées par la Fondation Napoléon. Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, a été d’une aide considérable, car cela m’a permis d’accéder aux manuscrits des ouvrages lus par Napoléon, comme le Traité stratégique de Jacques-Antoine-Hippolyte de Guibert.
Parfois, ces lectures étaient géniales. C’était le cas par exemple des Vies parallèles de Plutarque. Jean-Jacques Rousseau, même si je le trouve insupportable, il y a des trucs sympas. Goethe, c’est formidable. Mais le Traité stratégique de Guibert, c’était l’horreur !
J’ai une anecdote à ce propos. Cela faisait un an que je travaillais sur le livre, et j’étais plongé dans le Guibert. Ma mère, qui était venue nous rendre visite pendant une semaine à Washington, est rentrée dans le bureau et m’a vu sur la 157e page du traité, épuisé. Elle m’a regardé, incrédule, et m’a lancé : "Ah mais en fait tu fais des vraies recherches ?" J’avais envie de l’étriper ! Comme beaucoup de gens, elle n’avait pas capté que c’était un vrai travail, que je devais me taper ces lectures. Mais Guibert par exemple, c’était indispensable tant ce livre a influencé toute l’existence militaire, tout le style stratégique de Napoléon.
J’ai aussi eu la chance, grâce au grand historien Charles-Éloi Vial, de faire une plongée dans les archives. Le livre inclut d’ailleurs des photos de certaines missives clés : le brevet impérial qui nommait Barbier, le bibliothécaire en chef, ou encore une lettre étonnante d’un voyageur français offrant à Napoléon Bonaparte une traduction du Code pénal chinois.
Vous établissez un lien fort entre lecture, culture historique et littéraire, et art de gouverner. Mais à l’heure d’un Donald Trump, dont on sait qu’il ne lit même pas les notes de ses conseillers, cette vision de la politique n’est pas un peu dépassée ?
Donald Trump se décrit lui-même comme un "fier non-lecteur", et affirme que le seul livre qui mérite d’être lu, c’est le sien… Alors oui, je me demande parfois si je ne suis pas né à la mauvaise époque. Par moments, j’en viens presque à me dire que j’aurais préféré mourir à 25 ans sous Auguste qu’à 80 ans dans le monde d’aujourd’hui. Les progrès de l’intelligence artificielle sont certes fascinants, mais c’est chiant à mourir ! Il ne faut pas romantiser le passé, mais il existait alors une véritable pulsion civilisationnelle.
Les débats entre Abraham Lincoln et Stephen Douglas, au milieu du XIXe siècle aux Etats-Unis, étaient d’une telle profondeur intellectuelle… C’est presque digne des dialogues de Socrate ! En comparaison, Trump incarne un vide culturel total, et Dieu sait que j’ai pu défendre le personnage dans le passé.
Cela étant dit, la France n’est pas l’Amérique. Chez nous, la culture, l’histoire et l’écriture conservent un poids symbolique fort. C’est pour cette raison que je désespère du vide culturel accablant de certains de nos députés et ministres. Et au risque de passer pour le "droitard" de service, c’est un problème qui touche avant tout la gauche – même si au Rassemblement national, ça n’est pas bien mieux... Pour la gauche, l’histoire de France est souvent perçue comme un enchaînement d’oppressions : colonialisme, racisme, sexisme, homophobie… Cela permet de justifier leur désintérêt et leur méconnaissance du passé.
Le progressisme, philosophiquement, fonctionne un peu comme une religion dans laquelle le passé serait l’enfer et l’avenir le paradis. On trouve cette rhétorique chez les jacobins, les bolchéviques ou chez les wokistes aujourd’hui. Parce qu’ils se vivent comme la première génération éclairée, persuadés de porter de "bonnes idées", ils ne prennent pas la peine d’étudier les conséquences des "bonnes idées" du passé. Ils sont voués à répéter constamment les mêmes erreurs. À l’inverse, les conservateurs apprécient et respectent l’histoire. Sans l’idéaliser, ils y puisent des enseignements, ils apprécient l’œuvre de leurs pairs. Il y a à droite une appréciation historique bien plus ancrée qu’à gauche. Mais la droite n’est pas exempte de critiques, au contraire, elle traverse aussi un vrai désert intellectuel.
La lecture, l’histoire, la philosophie, occupent un rôle central dans mon existence.
Il n’y a donc aucune mise en scène, aucun opportunisme dans mon rapport à l’histoire, à la littérature, à la philosophie. Ma femme vous dirait que nous n’avons pas regardé un seul film drôle en dix ans. Je ne fais pas ça parce que je pense que ça va m’aider à avoir un avenir politique, mais parce que ça fait partie de moi. Quand j’étais jeune, je jouais à des jeux vidéo de stratégie. La lecture, l’histoire, la philosophie, occupent un rôle central dans mon existence, ça fait vraiment partie de ce que je suis.
Est-ce que vous n’avez pas peur, justement, de perdre cela en vous engageant en politique ? Vous donnez le sentiment d’être moins sincère dans le costume politique que quand vous parlez d’histoire ou de littérature…
Je suis sûrement un peu moins bon. Monter sur une estrade pour faire un discours devant 150 personnes, ça n’est jamais évident, il y a toujours cette crainte de dire une bêtise. La difficulté, c’est d’être constant. Il y a des prises de parole dont je suis satisfait, et d’autres qui me demandent plus d’efforts. Mais c’est un exercice assez nouveau pour moi, donc je suis satisfait du chemin parcouru en sept ou huit mois.
Je refuse de perdre mon authenticité. Et vous savez, quoi qu’il arrive, je resterai prisonnier de ce que je pense et de ce que j’ai écrit dans le passé. Le fait de soutenir Bruno Retailleau aujourd’hui ne m’empêche pas de continuer à défendre la dépénalisation des drogues, par exemple. Simplement parce que c’est ce à quoi je crois, profondément, en tant que libéral. Et le fait d’avoir publié sur le sujet, en quelque sorte, cela me protège d’être tenté par l’opportunisme.
Sur le risque de s’abimer en politique, ce que je sais, c’est que je ne veux pas être un commentateur toute ma vie. Cela fait neuf mois que je suis employé par LCI, et je sais que je n’ai pas envie de passer ma vie à faire ça. Le pays va très mal, mais j’ai la conviction que beaucoup des problèmes que rencontre la France ne sont pas une fatalité. Je préfère largement prendre le risque de me planter en politique, plutôt que de ne jamais tenter la chose.
Je ne veux pas être un commentateur toute ma vie...
C’est en tout cas ma conception de la vie : tenter, écrire un livre, créer un parti, monter une entreprise… Si on croit en quelque chose, alors il faut y aller à fond. La défaite, au fond, est un prix bien moindre que celui de ne jamais avoir essayé. La politique fait sans doute partie de mon avenir, je n’ai pas envie d’être éternellement un commentateur de la vie politique, je préfère être dans l’action quitte à risquer la défaite.
Des personnalités comme Sarah Knafo ou Marion-Maréchal Le Pen ont défendu récemment des positions libérales sur la fiscalité ou les dépenses publiques. N’êtes-vous pas inquiet de la confiscation de thématiques libérales par une extrême droite par ailleurs profondément illibérale ?
Je suis moins inquiet que vous. Si l’extrême droite adopte des positions et des idées libérales parce qu’elle pense que cela peut lui être favorable électoralement, alors c’est une bonne chose. Il faut être pragmatique. Ces partis existent, ils disposent d’une large caisse de résonance, alors autant les pousser vers le libéralisme plutôt que de les voir s’enfermer dans l’illibéralisme.
Mais il faut les tenir à leurs promesses. Il est vrai qu’Eric Zemmour a découvert sa fibre libérale à la suite de l’élection de Javier Milei en Argentine, comme s’il avait soudainement compris qu’il y avait un coup politique à jouer sur la question des dépenses publiques. Donc, si cette conversion est sincère, tant mieux, sinon, il faut rester vigilant, et dénoncer les contradictions. Par exemple, je trouve absurde de se dire "pro Milei", libéral, tout en s’opposant aux accords de libre-échange comme le Mercosur.
Quel est votre libéralisme ?
Je veux d’abord rappeler une chose que l’on dit trop peu en France : l’avantage avec le libéralisme, c’est que partout où ça a été appliqué, ça fonctionne ! Surtout pour les plus pauvres d’entre nous. Et même si le libéralisme économique ne marchait pas, ça serait quand même une philosophie formidable car elle met la liberté et l’individu au premier plan.
Pour répondre à votre question, je dirais que mon libéralisme considère qu’il n’y a qu’une seule minorité qui compte, la plus petite et la plus vulnérable de toute : l’individu. Je puise ce libéralisme dans des lectures. D’abord, mon maître à penser ultime : John Stuart Mill. Viennent ensuite Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville, qui nous rappellent que la France est la mère du libéralisme. D’ailleurs, ça m’énerve quand on réduit mes convictions libérales à mes années américaines, d’autant que c’est aujourd’hui un pays très protectionniste… Je peux également citer Milton Friedman, et enfin, mais pas des moindres, Thomas Sowell, qui est quelqu’un d’absolument remarquable et est bien trop peu connu et traduit en France.
Avec un discours libéral, pensez-vous pouvoir séduire un électorat en France ?
C’est une question que nous nous posons très souvent avec mon ami Ian Sielecki, ambassadeur d’Argentine en France. Là-bas, il a fallu que les gens crèvent littéralement la bouche ouverte pour que les idées de Javier Milei portent. En France, on a un déficit absolument monstrueux, une dette énorme, un État hypertrophié… mais le système continue à tenir. La question, c’est jusqu’à quand ?
Alors que les Américains ont la même Constitution depuis deux siècles, la France, c’est quatorze révolutions sur la même période. C’est un pays qui est incapable de faire de grandes réformes sans passer par des épisodes de grande violence. C’est pour ça que, lorsqu’en 2018 des gilets jaunes ont tenté d’ouvrir la portière de la voiture du président de la République, ou que l’on a envisagé d’évacuer l’Élysée pendant le saccage de l’Arc de Triomphe, dans la tête d’Emmanuel Macron, c’était Varennes. On croit souvent qu’un basculement n’est plus possible. C’est une grave erreur. On n’est jamais loin d’une poussée révolutionnaire.
Les révolutions sont rarement favorables aux libéraux…
Oui, mais ce que je veux dire, c’est qu’il y a un contexte qui peut être favorable à un discours libéral. Mais pour ça, il faut être honnête avec les citoyens sur le gouffre fiscal et financier dans lequel on se trouve, ainsi que sur les menaces ultimes qui planent sur le pays à l’heure des mégacontinents démographiques comme l’Inde, la Chine et les États-Unis… Il faut être transparent sur le fait que ce sera difficile, il y aura des efforts à faire, des licenciements… Bref, il faut arrêter d’infantiliser les Français.
Alors oui, ils aiment l’Etat et sont très attachés à leurs services publics. Mais il ne s’agit aucunement de les détruire, simplement de les rendre plus efficaces. D’ailleurs, la meilleure preuve que ce discours peut marcher électoralement, c’est la campagne de 2017 : la candidature de François Fillon allait dans ce sens, et même Macron, dans son positionnement initial, incarnait une forme de libéralisme réformateur. Même s’il ne l’a pas traduit dans ses politiques, son projet de 2017 était porteur de cette promesse. Donc je suis convaincu que ça peut marcher.