Frères musulmans : "TikTok est devenu le concurrent direct de l’Education nationale", par Hugo Micheron
C’est un nouveau type d’activisme qui inquiète les autorités : sur les réseaux sociaux, les influenceurs islamistes représenteraient "une menace pour la cohésion nationale", selon le rapport sur l’influence des Frères musulmans en France commandé par le gouvernement dévoilé en partie dans la presse le 20 mai. Selon les auteurs du rapport, qui évoquent des "prédicateurs 2.0", cette nouvelle génération d’influenceurs - qui bénéficie par ailleurs d’une large audience en France et en Europe - constituerait désormais "un facteur majeur de diffusion de l’islamisme", devenant un lien "entre les idéologies islamistes et les jeunes francophones européens".
Hugo Micheron, enseignant chercheur à Sciences Po et spécialiste du djihadisme, auteur de La colère et l'oubli. Les démocraties face au jihadisme européen (Gallimard, 2023) analyse pour L’Express les contenus diffusés par ces comptes, leur impact réel dans la vie quotidienne des utilisateurs, et la puissance des algorithmes qui les poussent sur les plateformes.
L’Express : Le rapport sur l’influence des Frères musulmans en France évoque une "prédication 2.0" sur les réseaux sociaux. Depuis quand les islamistes ont-ils compris qu’une forte présence sur ces plateformes pouvait leur être favorable ?
Hugo Micheron : Les mouvances islamistes à fonction prosélyte ont investi les réseaux sociaux depuis le tout début, parce qu’elles ont très vite compris qu’il s’agissait d’un moyen de prédication extraordinaire, qui ne nécessite que peu de moyens. De 2004 à 2008, on voit d’abord apparaître les blogs et forums islamistes et salafistes, qui se développent ensuite sur des réseaux sociaux comme Facebook à partir de 2008. Il y a ensuite eu un pic de leur présence sur les plateformes aux alentours de 2014-2015 : on le voit notamment avec Daech qui a créé une unité de communication justement tenue par des Occidentaux - et notamment des Français, comme les frères Clain. Ils ont utilisé les codes culturels de la jeunesse européenne, en les adaptant à la cause djihadiste : c’est comme ça par exemple qu’on a retrouvé des "lolcats" djihadistes, avec des vidéos de combattants de Daech qui récupéraient des chatons dans les décombres et en prenaient soin, dans une tentative de banaliser la radicalité de leur message.
Dix ans plus tard, en 2025, de quelles vidéos parle-t-on exactement, et quelles sont les idéologies islamistes qui peuvent y être diffusées ?
Petit à petit, on a vu apparaître une forme de prédication en ligne qui s’est affranchie de la dimension un peu austère et radicale des salafistes. Tous les verrous ont sauté avec l’arrivée de TikTok, avec des contenus salafistes qui n’hésitent plus à passer de la musique ou à mettre en scène des jeunes femmes maquillées - pratiques normalement interdites par le salafisme.
On se retrouve avec un contenu très idéologisé, mais pas pour autant terroriste, et qui n’est donc pas repéré par les modérateurs. Ces contenus vont par exemple montrer une jeune femme maquillée qui se balade tranquillement dans une librairie musulmane, mais qui met en réalité en avant toute une série d’ouvrages salafistes. Une autre, voilée intégralement et gantée, va plaider pour le port du voile intégral avec une musique à la mode qui passe en fond sonore. Et grâce aux algorithmes, ces vidéos touchent une énorme partie de la jeunesse, qui n’aurait à la base aucun intérêt pour ces sujets-là ! Les entrepreneurs communautaires ont très bien compris les techniques marketing pour atteindre leur cible, et le fonctionnement des algorithmes favorise en parallèle ces propos clivants, qui déclenchent de fortes émotions et donc un nombre important de réactions.
Ces "influenceurs" agissent-ils seuls, ou sont-ils formés et guidés par d’autres ?
En travaillant sur la prédication en ligne sur YouTube, j’ai pu étudier à l’aide d’une intelligence artificielle le contenu des discours de plusieurs prédicateurs radicaux, allant du salafisme jusqu’à la limite du djihadisme. Sur 80 prêches qui duraient entre une et cinq heures, 5 à 7 % des propos tenus invitaient les internautes à diffuser à leur tour des messages islamistes sur les réseaux sociaux. Il peut donc y avoir des influenceurs islamistes qui agissent seuls, mais beaucoup sont également invités à le faire par d’autres. C’est une sorte d'amplification, sachant qu’il existe par ailleurs une logique de monétisation non négligeable. Le nombre de vues et d’abonnés produit potentiellement un capital, notamment à travers la publicité, qui peut générer du revenu à des échelles très importantes.
Quel est l’impact de ces vidéos dans la "vraie" vie des utilisateurs qui les font défiler sur leurs écrans ?
Des idées islamistes qui étaient quasi invisibles et inexistantes en 1990 en Europe se sont développées en vingt ans au point que 6 000 Européens ont rejoint la Syrie entre 2012 et 2018, donc cette communication en ligne a eu un impact. Une petite partie des utilisateurs va scroller, évidemment, voire trouver ça ridicule. Mais les vidéos dont je vous parle ne font jamais moins de 100 000 vues - et finissent par imprégner certains utilisateurs. On le voit avec d’autres idéologies : c’est comme ça qu’en Roumanie, un candidat parfaitement inconnu est devenu huitième tendance mondiale sur TikTok en quelques semaines, et est arrivé en tête du premier tour à l’élection présidentielle avant qu’elle ne soit annulée. Il y a une logique dans les algorithmes qui l’ont propulsé sur TikTok et qui, a minima, interroge. Il faut absolument reprendre le contrôle sur ces algorithmes.
Comment ?
En construisant des contre-algorithmes, par exemple. Il ne s’agit pas de promouvoir quoi que ce soit sur les réseaux, mais de disposer d’outils d’intelligence artificielle qui nous donneraient la capacité de mesurer et d’objectiver la réalité de ces phénomènes. Nous travaillons là-dessus à Sciences Po, à l’échelle d’un petit échantillon de données. Progressivement, on pose des diagnostics, et on pourrait être en mesure de démontrer que du contenu minoritaire et radical est disproportionnellement promu, a priori par la logique algorithmique.
Ce serait le point de départ pour engager par la suite une action juridique et politique, et mener un débat citoyen sur la question. En rappelant par exemple que la question de l’éducation à ces réseaux est primordiale. Ces algorithmes qu’on ne voit pas, qu’on ne comprend pas, fonctionnent aujourd’hui comme des profs : on peut dire que TikTok est devenu le concurrent direct de l’Education nationale. Vous pouvez rajouter toutes les heures d’éducation civique que vous voulez en classe : elles seront balayées par les trois à quatre heures quotidiennes que passent les ados sur leur téléphone. C’est en ce sens qu’il est urgent d’agir.