"La droite n’a jamais accepté d’être minoritaire" : entre la Macronie et LR, je ne t’aime pas, moi non plus
"Que voulez-vous, ça ne doit pas être simple pour Sophie Primas d’être le porte-voix d’un président qu’elle ne peut pas voir en peinture et d’un Premier ministre qu’elle déteste depuis toujours." Vu comme cela… Il y a chez cet interlocuteur très régulier du chef de l’Etat tous les ingrédients qui composent l’état d’esprit général des troupes macronistes depuis mardi ; jour où la porte-parole du gouvernement a considéré qu’il était pertinent de froisser tout un pan du socle commun en déclarant au micro d’Europe 1 que "le macronisme, probablement, trouvera une fin dans les mois qui viennent avec la fin du deuxième quinquennat du président Macron".
De la stupeur, oui. De la colère, sans aucun doute. Surjouée, un peu, tant la déclaration de l’élue des Yvelines relève de l’évidence à droite. Mais le tout mêlé d’une forme d’ironie très pragmatique : cette majorité et a fortiori ce gouvernement, ne sont rien d’autre qu’un attelage brinquebalant, assis autant sur l’esprit de responsabilité que sur les ressentiments. Pourvu que cela dure.
Ménager la chèvre et le chou
Comment expliquer cette prise de liberté ? "La grosse tête" après la victoire de Bruno Retailleau à la présidence LR, comme le glisse, désabusé, l’ex-président du groupe macroniste à l’Assemblée nationale Sylvain Maillard ? Une partie de la réponse, sans doute. La parfaite conscience que, dans l’état actuel du pays comme de la majorité présidentielle, les deux têtes de l’exécutif optent pour un management… coulant ? Drôle de coalition. Elle n’est pas une cohabitation, dans laquelle les attaques du gouvernement contre le chef de l’Etat sont la norme. Mais le président y tient un rôle résiduel et doit s’appuyer sur la droite pour conserver un Premier ministre issu de son camp.
Quelques jours plus tôt, alors encore en confrontation contre Laurent Wauquiez, le ministre de l’Intérieur avait envoyé un message aux adhérents LR assurant qu’il était "un adversaire du 'en même temps'" et que "le macronisme ne survivra pas à Emmanuel Macron". Soucieux de sauvegarder l’équilibre du socle sur lequel il est assis et de ne pas ajouter de l’huile sur le feu, François Bayrou préférait tempérer les mots du locataire de Beauvau. En privé, le Premier ministre excusait les frasques du favori de l’élection : "Écoutez, il est en campagne… Et il ne veut pas sortir du gouvernement." Fair-play. Comment dit-on ménager la chèvre et le chou en Béarnais ?
Mais celui qui était candidat est désormais président de son mouvement. Et les mots malheureux de sa camarade Primas n’ont plus tout à fait la même portée, l’émulation de la campagne terminée. "Elle a quand même dépassé les bornes des limites, juge-t-on dans l’entourage du chef du gouvernement à Matignon. J’ai tendance à penser qu’elle a pris un sacré savon." Même au sein de la droite, on s’étonne de la brutalité des propos : "Ils sont gentils de ne pas l’avoir virée, même moi j’évite ce genre de formule…", souffle un député LR, pourtant pas connu pour être un tendre vis-à-vis du président de la République.
Chassez le naturel…
Un dérapage incontrôlé bête comme chou ? C’est en tout cas ce que plaide la porte-parole du gouvernement devant ses interlocuteurs, auxquels elle a tenté d’expliquer qu’elle ne voulait pas dire ce qu’elle avait dit… Sophie Primas s’est fendue d’un SMS à Emmanuel Macron - "L’un des très rares contacts entre la porte-parole et le président, qui sait à peine comment elle s’appelle", raille-t-on dans l’entourage du chef de l’Etat - ainsi qu’à François Bayrou, puis à quelques têtes macronistes comme Gabriel Attal ou le vice-président de l’Assemblée nationale Roland Lescure.
Fond de l’argumentaire : il n’y avait rien de personnel, uniquement une référence au fait que le président de la République ne pourra pas se représenter dans deux ans. "Qu’elle n’ait jamais été macroniste, personne ne le découvre, mais est-ce qu’il y avait vraiment un besoin pressant de rappeler ce calendrier-là ?", s’interroge faussement l’ancien ministre de l’Agriculture Marc Fesneau, premier lieutenant de François Bayrou et aujourd’hui président du groupe Les Démocrates au palais Bourbon.
Chassez le naturel, il revient au galop. Cette légère ivresse qui enivre certains cadres des Républicains depuis leur accession au gouvernement fait remonter à la surface toute la frustration accumulée depuis 2017. Qui suit les pérégrinations de la droite gouvernementale dans l’opposition ces sept dernières années a déjà entendu maintes fois que l’aventure macronienne était, au mieux, une parenthèse, au pire, une erreur de l’Histoire. "Les LR sont une famille politique qui, en réalité, n’a jamais accepté d’être minoritaire, décrypte un ancien ministre d’Emmanuel Macron issu du Parti socialiste. Ça n’a jamais été agréable non plus pour le PS, mais il a eu le temps de s’y habituer sous la Ve ; la droite, elle, a vraiment du mal à l’avaler."
Les LR font valoir à l’envi leur longue expérience du pouvoir et leur connaissance du pays profond comme des rouages de l’Etat. "Parti de gouvernement" : l’héritier du RPR aime s’affubler de cette étiquette, survivance d’un passé glorieux. "La droite a ce côté : vous, vous êtes les épiciers du coin ; nous, nous sommes les grands argentiers de l’Etat", glissait cet automne l’ancien Premier ministre Gabriel Attal. La coalition n’y change rien. Subsistent entre les macronistes et la droite des divergences idéologiques comme culturelles. L’ascension des premiers s’est faite au prix de l’effondrement de l’ex-UMP. Cela laisse des traces. LR meurt d’envie de reconstituer un clivage droite-gauche. Et les macronistes masquent mal leur condescendance envers un parti en chute continue depuis 2017.
L'occasion de clarifier les positions
Les plus philosophes et optimistes trouveront tout de même que l’anicroche de la semaine a eu, au moins, deux mérites. Tout d’abord, comme on le chuchote dans l’entourage de Primas, ressouder momentanément les ouailles du chef de l’Etat au moment où des écuries présentielles commencent à se former. Merci pour la séance inopinée de "team building". Et puis, clarifier les positions des uns et des autres dans cette coalition au pouvoir qui n’en a même pas le nom, puisque aucun contrat n’a été établi entre ses partis. "En l’occurrence, ce n’est pas un mariage, mais une espèce d’union libre où chaque évènement peut faire tanguer un bateau qu’on doit réparer avec deux bouts de ficelle", résume Roland Lescure, grand défenseur d’une coalition claire, à l’allemande, du PS jusqu’à LR. "Tout cela confirme que la chose qui nous rassemble à ce stade, que le seul dénominateur commun justifiant le socle commun, est de refuser de laisser les extrêmes gouverner le pays. C’est tout. C’est une alliance de circonstances et son ciment est frais et fragile", ajoute le député EPR de Gironde Florent Boudié. Combien de fissures devront se créer encore avant que les murs porteurs ne s’effondrent ? Combien de temps avant que les revanchards LR ne choisissent, de leur propre chef, de les fracasser ?