"L’Europe manque cruellement de grands groupes miniers" : Eramet, l’exception stratégique française
Les équipes d’Eramet ne s’attendaient pas à un tel coup de chapeau médiatique. Le groupe minier fait pourtant partie des rares entreprises françaises à avoir été louées par Emmanuel Macron lors de sa dernière intervention télévisée. Un privilège rare, et le signe d’un changement d’attitude au plus haut sommet de l’Etat. Pendant plusieurs décennies, la France ne se préoccupait guère de son approvisionnement en métaux. Mais dans un monde en pleine transition écologique, ballotté par les conflits géopolitiques, les questions de souveraineté reviennent au premier plan, conférant à Eramet une importance stratégique.
"Depuis toujours, notre groupe a su se positionner sur les meilleures mines au monde, des lieux dans lesquels les réserves sont importantes et la teneur en minerai élevée", confie Christel Bories, la PDG du groupe, qui s’apprête à céder son siège de directrice générale au Brésilien Paulo Castellari le 27 mai, tout en conservant la présidence. Au Gabon, Eramet exploite le plus gros gisement mondial de manganèse. Une matière indispensable pour les fabricants de piles, le secteur de la construction (rails, poutres) et celui de l’automobile (tôles de carrosserie…).
Eramet investit également en Indonésie où il possède 39 % de la plus grosse mine de nickel, un métal utilisé dans la conception d’acier inoxydable. Enfin, le groupe extrait du nickel en Nouvelle-Calédonie et exploite du lithium en Argentine, où il déploie depuis l’été dernier un procédé de récupération innovant, au rendement deux fois supérieur à celui des méthodes classiques.
Un accord avec l’Etat sur la Nouvelle-Calédonie
"Nous sommes parfaitement armés pour profiter du boom sur les batteries", assure Christel Bories, qui, en huit ans, a su remodeler l’entreprise. "A mon arrivée, nous étions un groupe métallurgique. Nous nous sommes recentrés sur les mines", explique-t-elle. Une stratégie payante : en période de creux, Eramet n’a plus besoin de vendre une partie de ses actifs. "Dans le passé, en bas de cycle, notre résultat avant impôts était d’environ 250 millions d’euros. Désormais, il est de l’ordre de 800 millions d’euros. Notre cours de Bourse s’en ressent", se félicite Christel Bories. Son successeur aura pour mission de faire fructifier cet héritage, tout en contribuant à la souveraineté de la France et de l’Europe.
Sur le nickel calédonien, un accord a justement été trouvé l’an dernier : Eramet continue d’opérer les mines sur place, au travers de sa filiale SLN, mais l’Etat prend désormais en charge les pertes. En 2024, la facture s’est élevée à 250 millions d’euros. "Sur place, dans les conditions actuelles, il n’y a pas de business model possible", justifie Christel Bories. Pendant des années, l’usine SLN a été déficitaire. D’abord pour des questions de coût : celui de la main-d’œuvre serait dix fois plus élevé en Nouvelle-Calédonie qu’en Indonésie, et le prix de l’énergie trois fois plus haut.
L’autre frein à l’activité vient des difficultés d’accès à la ressource. Une manière polie d’évoquer les troubles sociaux de l’île, qui se traduisent par des dégradations répétées de matériel, des retards administratifs ou des limitations à l’exportation de minerai. L’accord signé entre Eramet et l’Etat permet de sauvegarder l’emploi sur place et, éventuellement, d’assurer un flux de production vers le Vieux Continent.
Des acheteurs principalement asiatiques
"Notre contribution à la souveraineté française et européenne se situe au début de la chaîne de valeur, au niveau des gisements et des ressources. Concernant l’aval de la chaîne, il n’y a pas de contrainte pour approvisionner l’Europe : nous serions ravis, au contraire, de vendre à des acheteurs européens. Mais la réalité est que nous vendons la production là où se trouvent les acheteurs, principalement en Asie", tient à rappeler un porte-parole d’Eramet. Sous-entendu, pour sécuriser leurs approvisionnements, les Européens seraient bien avisés de nouer des partenariats stratégiques avec les grands pays miniers, tout en développant le recyclage des batteries.
Or, sur ces deux points, la machine patine. En coulisses, certains experts évoquent une alliance possible entre la France, l’Australie et la Finlande sur les métaux, sans que rien de concret n’ait encore émergé. Quant au recyclage, il a du plomb dans l’aile depuis qu’Eramet a suspendu son projet d’usine à Dunkerque, faute de montée en puissance de la production de batteries dans l’UE. "Le problème en Europe, c’est qu’Eramet est une exception. Nous manquons cruellement de grands groupes miniers", déplore un spécialiste. Bruxelles a beau tenter d’inverser la vapeur avec sa liste de 47 projets stratégiques, le temps file. Et la Chine pousse inexorablement ses pions.