Marc Knobel : "Défendre le droit à la critique du gouvernement israélien, c’est préserver l’essence même du judaïsme"
Il fait partie de ces voix, de plus en plus nombreuses au sein de la communauté juive, qui refusent de "se taire" face au durcissement politique du gouvernement israélien incarné par Bezalel Smotrich, ministre des Finances et figure de proue du mouvement des colons. Ainsi, l’historien et essayiste Marc Knobel a pris la plume dans nos colonnes au début du mois, décrivant un Israël "à la croisée des chemins", susceptible de "basculer dans l’autoritarisme ou de rester fidèle à l’idéal démocratique de ses fondateurs". Un exercice risqué - surtout à l’heure d’une explosion de l’antisémitisme en France, et alors que des otages sont toujours retenus captifs après l’attaque terroriste du 7 octobre -, qui lui a valu, ainsi qu’à d’autres, force critiques. Parmi lesquelles celle de fantasmer un Israël "moralement irréprochable".
Comment comprendre ces reproches ? Que disent-ils des fractures qui se dessinent au sein de la communauté juive ? A L’Express, Marc Knobel évoque une tension croissante au sein du judaïsme contemporain. D’un côté, un courant "humaniste et universaliste, attaché à l’éthique, à l’ouverture à l’autre et à la critique des dérives nationalistes". De l’autre, "un courant plus identitaire et nationaliste, centré sur la préservation de l’identité juive, la solidarité avec Israël et la défense d’un particularisme juif". Si, nuance-t-il, la plupart des juifs naviguent entre ces deux repères identitaires, reste que "la vitalité du judaïsme repose précisément sur cette capacité à ne jamais confondre fidélité et conformisme, respect et soumission, autorité et autoritarisme. Défendre le droit à la critique, c’est préserver l’essence même du judaïsme et affirmer la dignité de chaque conscience". Entretien.
L’Express : Votre tribune parue dans nos colonnes au début du mois a suscité de vives réactions. On vous reproche notamment, à vous ainsi qu’aux autres personnalités qui dénoncent la radicalisation du gouvernement israélien, de fantasmer un Israël "moralement irréprochable", qui n’existerait pas… Que répondez-vous à cela ?
Marc Knobel : Nos prises de position sur la situation en Israël suscitent le débat, ce qui est à la fois légitime et nécessaire sur un sujet aussi sensible. Il m’importe de rappeler que personne n’attend d’Israël qu’il soit un Etat "moralement irréprochable". Les menaces et les tensions auxquelles il fait face sont bien réelles depuis de nombreuses années : l’attaque perpétrée par les terroristes du Hamas le 7 octobre 2023 a coûté la vie à plus de 1 200 personnes. La violence des massacres, la douleur des familles et la pression constante sur la société israélienne sont indéniables. Israël vit depuis sa création dans un environnement régional particulièrement hostile, entouré de groupes et d’Etats tel l’Iran qui, à différentes périodes, ont affiché et affichent encore leur volonté de le voir disparaître. Cette pression se traduit par une vigilance sécuritaire permanente, des mobilisations militaires régulières et une société souvent traversée par l’angoisse du lendemain. Plus récemment, Israël a été attaqué sur sept fronts simultanément, démontrant que ses ennemis n’ont jamais renoncé à leur objectif de destruction. Israël a donc pleinement le droit de se défendre. Je tiens d’ailleurs à titre personnel à réaffirmer mon attachement profond à l’existence et à la pérennité de cet Etat.
Mais il est tout aussi fondamental d’exprimer que la douleur des familles palestiniennes, frappées par la guerre et la perte, nous oblige : la compassion et la justice doivent rester au cœur de toute conscience humaine. Ce qui se déroule à Gaza est d’une profonde tragédie humaine. Si la paix demeure incertaine, la guerre n’est jamais une solution. C’est pourquoi il me paraît essentiel d’affirmer clairement mon soutien à la reconnaissance d’un Etat palestinien. Une position qui s’inscrit dans la volonté de son peuple, dans le respect du droit international et des résolutions onusiennes.
Ne craignez-vous de faire, malgré vous, le jeu de ceux qui voudraient "nazifier" le peuple israélien dans son ensemble, l’associant à la figure du "peuple colonisateur" ?
Je ne sers les intérêts de personne, et certainement pas ceux qui chercheraient à "nazifier" le peuple israélien. Cette accusation grotesque que l’on nous renvoie, à moi ainsi qu’à ceux qui ont aussi pris la parole ces derniers temps, est d’une extrême gravité et ne relève pas seulement de l’amalgame : elle constitue une instrumentalisation inacceptable de la mémoire de la Shoah et une tentative de discréditer toute voix critique. Assimiler la dénonciation de choix politiques à une telle stigmatisation collective est non seulement infondé, mais dangereux pour la qualité du débat public.
Ce que nous questionnons, c’est la responsabilité de certains dirigeants dans la conduite de la guerre, notamment les dérives de Benyamin Netanyahou qui plonge son pays dans le chaos. Ainsi, lorsque Bezalel Smotrich, ministre des Finances israélien, évoque publiquement la possibilité d’occuper durablement Gaza ou de déplacer massivement sa population, il est légitime de s’interroger sur les objectifs poursuivis.
Critiquer certaines orientations du gouvernement israélien, ce n’est pas remettre en cause le droit d’Israël à exister ou à se défendre. Je rappelle d’ailleurs qu’une majorité d’Israéliens conteste les choix de l’actuel gouvernement et souhaite la fin de cette guerre. Doivent-ils eux aussi se taire ? Il est donc essentiel de préserver un débat démocratique serein, où la confrontation des idées puisse se faire sans intimidation ni caricature, dans le respect des principes fondamentaux qui fondent toute société ouverte.
Selon vous, "deux judaïsmes" seraient en train de prendre corps sous nos yeux. Qu’entendez-vous par là ?
Depuis plusieurs années, j’observe une tension croissante au sein du judaïsme contemporain, particulièrement visible dans les débats qui traversent les sociétés juives autour d’Israël et du conflit israélo-palestinien. Cette dynamique n’est pas nouvelle : elle s’inscrit dans une histoire longue, marquée par l’émancipation, la naissance du sionisme, la création d’Israël en 1948 et les crises successives qui ont affecté le monde juif. Mais elle prend aujourd’hui une acuité particulière, exacerbée par la situation à Gaza et la radicalisation des discours, tant en Israël qu’en diaspora.
Deux sensibilités structurent en partie ces débats. D’un côté, un courant que l’on pourrait éventuellement qualifier d’humaniste et universaliste, attaché à l’éthique, à l’ouverture à l’autre et à la critique des dérives nationalistes. Ce courant, illustré par des figures comme l’essayiste et romancier israélien Amos Oz, s’inscrit dans une tradition juive qui valorise la justice sociale, l’accueil de l’étranger et l’exigence morale d’être une "lumière pour les nations". De l’autre, peut-être, un courant plus identitaire et nationaliste, centré sur la préservation de l’identité juive, la solidarité avec Israël et la défense d’un particularisme juif.
La liberté de penser, même contre la pression des censeurs, est une exigence éthique et spirituelle au cœur de la tradition juive
N’est-il pas réducteur d’enfermer le judaïsme contemporain dans cette opposition ?
La réalité est effectivement plus nuancée : de nombreuses études montrent que la plupart des Juifs, en France comme ailleurs, naviguent entre ces différents repères identitaires. Beaucoup combinent attachement à Israël, mémoire de la Shoah, engagement social, et diversité des pratiques religieuses. Cette pluralité traverse les familles, les générations, les courants religieux et les contextes nationaux. Certains revendiquent une identité juive forte tout en restant critiques des politiques israéliennes ; d’autres, attachés à la justice universelle, n’en demeurent pas moins solidaires d’Israël face à la montée de l’antisémitisme.
La nouveauté, aujourd’hui, réside probablement dans la visibilité accrue de cette fracture : les prises de position publiques de figures du courant humaniste, qui appellent à une conscience morale et à la reconnaissance de la souffrance de l’autre, sont parfois perçues comme des trahisons, alors que d’autres y voient un retour aux sources éthiques du judaïsme. Cette opposition, à la fois idéologique, politique et émotionnelle, témoigne d’une identité juive en mouvement, traversée par des tensions fécondes entre fidélité à l’histoire, adaptation à la modernité et enjeux politiques contemporains.
Vous avez, dites-vous, reçu des insultes. Quelle en était la teneur et que traduisent-elles selon vous ?
Il est indéniable que le débat public autour d’Israël suscite aujourd’hui des réactions particulièrement vives, parfois marquées par l’invective ou l’insulte. Cette violence verbale ne m’a pas seulement visé : d’autres personnalités engagées dans la réflexion sur Israël, telles qu’Anne Sinclair, Delphine Horvilleur ou Joann Sfar, ont également été la cible de critiques virulentes, voire d’attaques personnelles. Prendre la parole publiquement expose à une double accusation : celle de complicité avec la politique de Netanyahou d’un côté, celle de trahison envers Israël de l’autre. Ce phénomène traduit, selon moi, une polarisation croissante du débat, où l’espace pour la nuance et la complexité tend à se réduire. L’insulte et la disqualification servent trop souvent à empêcher la discussion de fond, à intimider ceux qui expriment une opinion divergente, et à imposer une forme d’unanimisme qui va à l’encontre de l’esprit démocratique. Il me semble essentiel, pour la vitalité du débat public et la santé de nos sociétés, de défendre la possibilité d’un échange argumenté, respectueux et pluraliste, y compris – et surtout – sur les sujets les plus sensibles. La vigueur du désaccord ne doit jamais justifier la violence verbale ni la remise en cause de la légitimité de la parole critique.
Vous insistez sur le "devoir" des Juifs établis à l’étranger de s’exprimer face à la radicalisation d’Israël. Ne craignez-vous pas de verser, à votre tour, dans l’essentialisation du peuple juif ? N’est-ce pas la liberté de chaque citoyen de n’avoir, s’il le souhaite, rien à dire ?
Affirmer qu’il existerait un "devoir" pour les Juifs établis à l’étranger de s’exprimer face à la radicalisation d’Israël peut effectivement exposer au risque d’essentialiser le peuple juif. Mais, dans mon esprit, il ne s’agissait en aucun cas de réduire la pluralité des trajectoires, des sensibilités et des choix individuels au sein du monde juif, ni de nier la liberté fondamentale de chacun de se taire ou de s’exprimer selon sa conscience.
Ce que je défends avant tout, c’est le droit – et non l’obligation – pour chacun, juif ou non, de prendre part au débat sur Israël, comme sur toute question engageant des valeurs démocratiques et universelles. Il est parfaitement légitime de choisir le silence, que ce soit par prudence, par lassitude du débat ou par crainte d’être instrumentalisé, dans un contexte où la parole juive peut être déformée ou récupérée à des fins antisémites ou antisionistes. Cette crainte est réelle, comme en témoignent de nombreux membres des communautés juives de France et d’ailleurs.
Cependant, il me semble aussi que, face à des dérives graves ou à des atteintes aux principes fondamentaux, la voix de la diaspora – comme celle de toute société civile – peut avoir une résonance particulière. Récemment, la chanteuse israélienne Noa s’est adressée aux Juifs établis à l’étranger en ces termes : "Nous avons besoin que cette guerre se termine et nous avons besoin de vous pour nous aider à y mettre fin." Elle ajoutait : "Cette guerre est dévastatrice et n’a plus aucune justification… Elle a tué de nombreux soldats comme ma fille, qui partent de bonne foi, croyant faire ce qui est juste, croyant que quelqu’un agit dans leur intérêt. Mais ce n’est pas le cas. Cette guerre est catastrophique pour Israël à tous les niveaux. Elle a causé la mort de tant de Gazaouis innocents et elle n’a apporté aucune victoire à Israël. Seulement plus de sang et de chagrin… Tant que la guerre continue, nous sommes en danger."
"Je ne critique jamais Israël, c’est le prix à payer pour avoir choisi de ne pas y vivre", disait le prix Nobel de la paix et écrivain Elie Wiesel. Que répondez-vous à ceux qui estiment que les juifs ne vivant pas en Israël n’ont pas la légitimité de juger les choix sécuritaires ou politiques d’un pays confronté à des menaces existentielles ?
La liberté de penser, même contre la pression des censeurs, est une exigence éthique et spirituelle au cœur de la tradition juive. La vitalité du judaïsme repose précisément sur cette capacité à ne jamais confondre fidélité et conformisme, respect et soumission, autorité et autoritarisme. Défendre le droit à la critique, c’est préserver l’essence même du judaïsme et affirmer la dignité de chaque conscience. J’ajouterais que la solidarité ne signifie pas l’unanimisme : la diversité des voix, loin de menacer l’unité, en est la richesse. Par ailleurs, la distance géographique ou existentielle n’invalide pas la réflexion ; au contraire, elle permet parfois une analyse différente, mais tout aussi précieuse, sur les choix et les orientations d’Israël.