Laurent Wauquiez contre Bruno Retailleau : LR, ce carrosse qui risque de redevenir citrouille
La campagne interne pour la présidence des Républicains (LR) souffre d’un absent : le débat sur la marque "LR". Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez ont souvent évoqué un changement de nom du parti, affaibli par tant de débâcles électorales. De révolution lexicale, il n’a guère été question lors de la compétition. LR, plus si ringard ? Un parfum d’espoir flotte à droite, à la veille du verdict des urnes. L’héritier de l’UMP, donné cent fois pour mort, a relevé la tête ces derniers mois. Il y a ces législatives partielles, théâtre d’un léger rebond. Cette explosion du nombre d’adhérents, passés de 44 000 à 121 000 en vue de l’élection interne. L’émergence de Bruno Retailleau, crédité de 8 à 11 % d’intentions de vote à la présidentielle, illustre ce renouveau. Mais n’est-ce pas qu’une illusion ? Il en faudrait peu pour que le carrosse redevienne citrouille.
A l’origine était une surprise. Divine. Rien ne destinait la droite à exercer le pouvoir, après sa déroute aux législatives. Sa légitimité à prendre les manettes était même sujette à caution au soir du second tour. La nomination de Michel Barnier à Matignon a tout changé. La droite a retrouvé le regard des Français. "En politique tu n’existes que si tu es ministre", aime dire Nicolas Sarkozy aux élus de droite qu’il rencontre. La thèse s’est révélée juste. Le sénateur Retailleau a couru les matinales radio dans une indifférence polie pendant des années. Le ministre de l’Intérieur s’est imposé dans l’opinion en quelques semaines, utilisant Beauvau comme un instrument au service de sa bataille culturelle.
"La droite peut ne pas décevoir aux responsabilités"
Ce retour aux affaires sert la droite et lui offre de l’oxygène médiatique. Qui s’intéresserait à un parti à 47 députés, triste héritier du RPR ? Avec un temps de parole limité dans les médias, LR ne peut plus se déployer comme avant et solder de vieux procès. "Je montre que la droite peut ne pas décevoir aux responsabilités, confiait en mars Bruno Retailleau. Ce qui nous bridait était qu’à chaque fois qu’on lançait une idée, la même réponse revenait : 'Pourquoi vous ne l’avez pas fait ?' Cela nous rendait inaudibles. J’ai pu en partie décapsuler cela."
L’expérience est aussi fragile. La droite exerce le pouvoir les mains liées par l’absence de majorité à l’Assemblée et ne peut mettre en musique son corpus idéologique. La crainte d’une dilution dans le bloc central agite de nombreux élus, à commencer par Laurent Wauquiez. Le patron des députés DR a théorisé une mise à distance du macronisme pour incarner l’alternance en 2027. Gouverner avec les ennemis d’hier, jusqu’où ? "Il fallait passer par un retour au gouvernement pour avoir une chance de réexister, note un député LR. Mais à terme, le coût peut être supérieur au gain." L’équation est subtile. La droite souhaite conserver son autonomie, mais ne peut se payer le luxe d’une cure d’opposition au regard de la fragilité de son socle électoral. "Si demain LR n’est plus dans l’exécutif, le président de LR existe beaucoup moins", note un fidèle de Bruno Retailleau. Qui se souvient de Christian Jacob, patron du parti entre 2019 et 2022 ?
L’obstacle de la tripartition
Ce dilemme stratégique habite la droite. Elle reste surtout confrontée à une éternelle crise existentielle, jamais résolue depuis 2017. LR n’en finit plus de subir la tripartition de la vie politique, qui la prive d’espace substantiel. Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez prient pour une reconstitution du clivage gauche-droite, leur planche de salut. Ils érigent La France insoumise en adversaire absolu pour rameuter leurs troupes. Mais ils peinent encore à singulariser leur offre politique. L’ancrage à droite de la macronie, conjugué à l’actuelle coalition, brouille les esprits. Edouard Philippe ne prône-t-il pas depuis 2023 (et une interview à L’Express) la dénonciation des accords franco-algériens de 1968 ? Que ce petit monde gouverne ensemble ne manque pas de cohérence. Ainsi, Eric Ciotti juge en privé que Bruno Retailleau n’est qu’un élément de "fragmentation du bloc central". Rien de plus. Trop institutionnel pour siphonner le RN, trop droitier pour ramener sous sa bannière Edouard Philippe et Gabriel Attal.
En parallèle, LR n’oppose plus que des arguments économiques au Rassemblement national, épousant son discours régalien. "On a abandonné le combat idéologique face au RN", déplore le député d’Eure-et-Loir Olivier Marleix. Un danger, au regard de la plasticité idéologique de la formation d’extrême droite sur l’économie. Au lendemain de son alliance avec le RN, la ministre Annie Genevard avait mis en cause Eric Ciotti : "Tu nous tues, nous ne sommes d’accord sur rien avec eux sur les questions économiques et sociales." "Ils évolueront", lui avait répondu le Niçois.
"La ligne de LR est aujourd’hui déconnante"
La droite n’a pas encore démontré sa raison d’être idéologique. Donc son utilité électorale. La main sur le cœur, ses cadres promettent que la refondation d’une doctrine sera la priorité des prochains mois. On part de loin. Du refus de la hausse des impôts (démentie par l’expérience Barnier) à la fermeté sur l’immigration et la sécurité, le parti se laisse souvent aller à la paresse intellectuelle. La lutte contre la gauche est le prétexte à des combats défensifs, allant de la lutte contre le "wokisme" à celle contre "l’écologie punitive". Un peu court. "La ligne de LR est aujourd’hui à côté de la plaque, se désole un proche de Michel Barnier. Elle est un mélange de libéralisme dénué de sens et de message sécuritaire aboyant. Cela ne fait pas un projet de société." Tout juste Bruno Retailleau et Laurent Wauquiez ont-ils fait infuser dans le débat une critique de "l’impuissance publique", née d’un supposé "gouvernement des juges". Cet accent mis sur le sentiment de dépossession "démocratique" des Français est l’une des rares intuitions récentes de la droite.
A deux ans de la présidentielle, Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau jurent qu’ils défendront une candidature de LR. Le premier assume à haute voix ses ambitions, quitte à donner des sueurs froides à ses contempteurs. Le Vendéen, lui, jure vouloir défendre un projet de "rupture" sans partager la même obsession. Tous deux devront réaliser un exploit pour l’emporter en 2027, tant leur assise électorale est réduite. "Pour le moment, ils sont des jockeys sur un cheval mort, note un ministre. Fillon fait 20 % en 2017. Retailleau, une des personnalités préférées des Français, fait 10 % avec l’étiquette LR." Cette étiquette n’est peut-être plus répulsive. Elle n’est pas encore attractive.