Prix des médicaments : "Pour Trump, les patients européens sont les passagers clandestins du système"
L’Express : Donald Trump vient de lancer une offensive contre les laboratoires pharmaceutiques pour obtenir une baisse du prix du médicament aux Etats-Unis. Il accuse parallèlement les pays européens d’être responsable de ces surcoûts. Est-il en train d’ouvrir un nouveau front contre l’Europe ?
Thomas Rapp : Comme toujours, la vérité est plus complexe que ce que Donald Trump prétend. Ce qui est vrai, c’est que les prix des médicaments sont en moyenne entre deux et trois fois plus élevés aux Etats-Unis qu’en Europe, et notamment en France. Les écarts sont parfois gigantesques. Prenez l’Ozempic de Novo Nordisk : cet antidiabétique détourné pour lutter contre l’obésité coûte 969 dollars aux États-Unis, contre seulement 86 dollars en Allemagne.
Avec le décret qu’il vient de signer en début de semaine, le président américain espère aligner les prix sur ceux pratiqués dans les pays qui ont des niveaux de développements équivalents. Cette décision n’est pas vraiment une surprise. Trump l’avait promis pendant la campagne et avait déjà essayé de le faire durant son premier mandat mais il n’avait pas eu le temps d’aller au bout de la démarche. Les Américains paient effectivement très cher leur santé, en particulier l’accès aux médicaments. De fait, les marges dégagées par les laboratoires aux Etats-Unis sont beaucoup plus importantes qu’en Europe, ce qui permet, en partie, de financer l’innovation. Pour Trump, les patients européens sont donc les passagers clandestins du système. C’est une vision un brin tronquée de l’histoire car l’Union européenne a elle aussi de grands programmes d’investissement dans la recherche en santé. Et les ressorts de l’innovation ne sont pas uniquement liés au prix du médicament.
Comment expliquer alors des différences de tarifs aussi importantes ?
Pour des raisons d’organisation du marché. Jusque très récemment, il n’y avait pas de négociation du prix des médicaments au niveau fédéral aux États-Unis. En fait, les laboratoires pharmaceutiques négociaient directement avec les assureurs privés. Évidemment, les assureurs privés ont moins de pouvoir de négociation que des entités comme des États. La deuxième raison, c’est qu’outre-Atlantique, il n’y a pas d’évaluation des technologies de santé comme on le fait en Europe. C’est-à-dire que pour rentrer sur le marché américain, les laboratoires pharmaceutiques ne doivent pas démontrer la supériorité clinique de leurs médicaments par rapport aux produits existants, ni l’impact économique pour le système de santé américain. Là où, dans des pays comme la France, on impose des évaluations extrêmement strictes, à la fois sur l’impact clinique et sur l’impact économique. Les résultats de ces évaluations sont utilisés dans les négociations de prix entre les autorités françaises et les laboratoires. Dernière explication : si le prix des médicaments est aussi élevé aux États-Unis, c’est parce que les réseaux de distribution des médicaments font intervenir différents intermédiaires qui prennent chacun des marges importantes, avec pas mal d’opacité.
Ce qui est paradoxal, c’est que dans son discours, Trump rend encore les Européens responsables de cette situation tarifaire alors qu’en creux, il vante le modèle européen et notamment français ?
Je n’irai pas jusque-là ! Ce que Trump va faire, c’est utiliser l’Inflation Reduction Act mis en place par son prédécesseur pour négocier, pour la première fois dans l’histoire du système de santé américain, le prix des médicaments au niveau fédéral.
Pour l’instant, je n’ai pas vu d’annonces concernant d’éventuelles évaluations des technologies de santé comme c’est le cas en Europe et dont les résultats conditionneraient la fixation des tarifs. Dans l’UE, les négociations se font pays par pays et même, dans certains Etats, région par région. Pour entrer et commercialiser un nouveau médicament, c’est parfois très compliqué. Même si on assiste à une forme d’uniformisation des méthodes sur le continent. Depuis le début de l’année, les Européens ont décidé de mettre en place une évaluation conjointe de l’impact clinique des médicaments. On pourrait donc envisager, à terme, différents changements. La mise en œuvre de davantage d’accords de performance, qui permettent de revoir les prix des médicaments si les effets ne sont pas aussi importants que ce qu’on pouvait espérer à l’issue des essais cliniques. L’instauration de clauses de revoyure, à un an ou deux ans. Enfin, pour les thérapies les plus onéreuses, peut-être faut-il réfléchir à des négociations de prix au niveau européen.
Les décisions de Donald Trump peuvent-elles avoir des répercussions en Europe ?
Oui, par ricochet. Si les laboratoires acceptent des conditions de prix aussi serrées, notamment en France, c’est que d’une certaine façon, ils savent qu’ils font des marges substantielles aux Etats-Unis. Donc si les prix baissent sensiblement aux Etats-Unis, les négociations vont se tendre encore plus dans les pays européens. Certains laboratoires pourraient choisir de ne plus lancer en priorité sur le marché français leurs innovations, parce que les négociations deviennent trop difficiles. Et conduire, par conséquent, à des pertes de chance pour les patients français dans certaines maladies rares pour lesquelles l’assurance maladie ne serait pas en capacité d’accepter des prix très élevés… Voilà la vraie question.
La baisse des prix des médicaments aux Etats-Unis peut-elle avoir des conséquences sur l’innovation ?
On estime que le coût total de développement d’un nouveau médicament est compris entre 2 et 4 milliards de dollars. Des chiffres à prendre avec précaution, parce qu’il est très difficile de quantifier cette étape. Beaucoup d’innovations sont développées par des biotechs qui se développent aux Etats-Unis grâce à l’abondance de capitaux privés.
Ces fonds d’investissement récupèrent leur mise quand les biotechs sont rachetées par de grands laboratoires. L’industrie pharmaceutique fonctionne sur ce modèle-là depuis des décennies. Je ne suis pas certain que des prix plus bas le renverseront. En revanche, nous sommes à un moment où beaucoup d’innovations vont arriver sur le marché, bien davantage qu’au cours des années passées. Les grands laboratoires pharmaceutiques mondiaux ont dans leur "pipeline" énormément de produits, dont les résultats de phase 2 et phase 3 sont prometteurs. Je ne pense pas que des prix moins élevés aux Etats-Unis réduiront la dynamique d’innovation. En revanche, cela risque d’entraîner des difficultés dans l’accès des patients à ces médicaments innovants, notamment en Europe.