Artemisia, une héroïne de l'art au musée Jacquemart-André
Peut-être enfant a-t-elle croisé Caravage. Avant sa mort, en 1610, le virtuose du clair-obscur comptait en effet dans son entourage le père d’Artemisia Gentileschi. Que le génie lombard l’ait ou non fait sauter sur ses genoux, cette artiste précoce née à Rome en 1593 n’aura de cesse de s’en faire l’héritière avec une peinture naturaliste frappante. Sa mère étant morte prématurément, c’est son père, le peintre Orazio Gentileschi, qui préside à son éducation, puis la forme dans son atelier.
Très vite, l’élève surdouée se démarque de son influence. Lui affectionne les scènes religieuses peintes avec une élégance lyrique appréciée par la cour, tandis qu’elle excelle à capter la psychologie de ses personnages dans des compositions coups de poing. C’est ce chassé-croisé entre les œuvres du père et de la fille, mais aussi leur mise en perspective avec des tableaux du Caravage que le musée Jacquemart-André, à Paris, éclaire, à travers une quarantaine d’œuvres, dont certaines n’ont jamais été montrées en Europe. Depuis son ouverture, en mars, l’exposition ne désemplit pas et le charisme de son héroïne y est probablement pour beaucoup.
Une artiste redécouverte dans les années 1970
On ne peut retracer la formidable trajectoire artistique d’Artemisia Gentileschi sans évoquer ce qui en constitue l’un des éléments fondateurs. En 1611, à 17 ans, elle est violée par le peintre maniériste Agostino Tassi, un familier de l’atelier paternel. L’homme promet d’épouser sa victime pour sauver son honneur avant de se dédire. Orazio lui intente alors un procès au cours duquel Artemisia est torturée afin d’éprouver la véracité de ses accusations, qu’elle maintiendra tout au long de son supplice. Mais Tassi, condamné à cinq ans d’exil, ne purgera pas sa peine grâce à la protection du pape Paul V Borghèse.
Réalisé à cette période, le tableau d’Artemisia Judith décapitant Holopherne est considéré, par son intensité sanglante et chromatique, comme le sommet pictural de l’une de ses thématiques de prédilection : la violence des hommes sur les femmes. Un peu plus tard, avec Judith et sa servante, la scène qui suit le meurtre d’Holopherne, elle délaisse le caractère barbare du sujet au profit d’une composition intimiste, resserrée sur les protagonistes, dont la psyché est, à l’instar d’une photo volée, saisie par l’instantanéité du regard et des postures.
Si, à l’issue du procès, l’artiste convole en justes noces avec un apothicaire florentin, c’est en solo qu’elle mène sa carrière, dans le cercle des Médicis, d’abord, avant de développer un réseau de commanditaires international. Ses talents de portraitiste assoient sa renommée, comme ses sujets féminins, aux inspirations bibliques et littéraires, auxquels elle prête une aura héroïque. Ces figures, qu’en toute conscience elle dote parfois d’un fort pouvoir de séduction, font le bonheur des amateurs d’art, les nus féminins peints par une femme étant à l’époque aussi rares que recherchés.
De Rome à Naples, en passant par Florence, Venise, Gênes et Londres (à la cour de Charles Iᵉʳ d’Angleterre), la Gentileschi a surmonté avec brio les limites imposées à son sexe dans la sphère artistique du XVIIᵉ siècle. Redécouverte dans les années 1970, alors qu’émergeait une histoire de l’art féministe, elle continue de fasciner par sa dextérité picturale doublée d’une érudition qui suscitait déjà l’admiration de ses contemporains. Le savant orientaliste Pietro Della Valle lui-même salua "une belle main qui manie si bien le pinceau et la plume qu’elle confère à l’immortalité".