David Goodhart : "La situation autour des retraites me rappelle le Brexit"
L’essayiste et journaliste David Goodhart, célèbre pour sa distinction entre "Somewhere" ("ceux de quelque part") et "Anywhere" ("ceux de partout"), est l’un des meilleurs analystes des fractures de nos sociétés contemporaines. Actuellement en France, l’intellectuel anglais observe avec une curiosité incrédule notre déchirement national autour de la réforme des retraites. Pour L’Express, il analyse cette crise qui lui rappelle le précédent du Brexit. Entretien.
L’Express : En tant que Britannique, les protestations suscitées en France par la réforme des retraites vous surprennent-elles ?
David Goodhart : Non. Cette contestation est plus politique que d’habitude, et constitue elle-même une réaction à un acte politique particulièrement agressif de la part d’Emmanuel Macron : le recours au 49-3. Ces deux sources de légitimité qui s’affrontent - présidence de la République et Assemblée nationale - me rappellent le Brexit : les résultats du référendum s’opposaient aux vœux du Parlement.
A ces deux sources de légitimité, certains Français en ajoutent une troisième, la rue, en réactivant le mythe de l’insurrection populaire…
A chaque fois, les gens utilisent ce langage très radical de l’insurrection. Beaucoup de personnes sont très énervées, mais la France est une démocratie parlementaire et présidentielle, Emmanuel Macron avait annoncé cette réforme, et le peuple l’a élu. Il a ses raisons : le pays est lourdement endetté. Cela ne signifie pas qu’il peut faire tout ce qu’il veut. Il aurait dû se douter que les gens réagiraient de cette manière. L’autre camp a ses raisons, comme la façon agressive avec laquelle le président a voulu imposer ses vues.
Il est difficile de savoir si les choses vont s’aggraver, s’il y aura des pénuries de pétrole, des morts… Emmanuel Macron fait peut-être le pari que la violence dans les rues lui permettra de retourner la situation à son avantage.
Pourquoi la question des retraites est-elle moins inflammable au Royaume-Uni ?
Ici, les gens travaillent jusqu’à 66 ans, et bientôt 67 [NDLR : en 2027]. La population a accepté l’argument selon lequel, avec l’augmentation de l’espérance de vie, les exigences pesant sur le système de retraites justifiaient cet allongement. Par ailleurs, le montant des pensions de retraite a été sensiblement revalorisé au cours des dix ou quinze dernières années, sans atteindre les niveaux français. Il faut dire que le parti conservateur [NDLR : au pouvoir depuis 2010] s’appuie beaucoup, électoralement, sur les personnes âgées.
On vous doit la distinction entre les "Anywhere" ("ceux de partout"), mobiles, diplômés de l’enseignement supérieur, favorables à la mondialisation, et les "Somewhere ("ceux de quelque part"), plus enracinés, moins éduqués, hostiles à l’immigration. Ces concepts sont-ils pertinents pour comprendre la crise actuelle ?
Il s’agit plutôt d’un conflit traditionnel entre classes sociales. Mais celui-ci peut, dans une certaine mesure, se recouper avec l’opposition entre "Anywhere" et "Somewhere" : ces derniers exercent souvent des métiers pénibles et sont davantage attachés au régime de retraite actuel. La question est de savoir si la protestation peut se transformer en mouvement du type "gilets jaunes".
Vous avez aussi alerté contre la place démesurée accordée par nos sociétés à l’intelligence cognitive, devenue l’unique critère de sélection méritocratique au détriment des autres qualités. Voit-on resurgir ici la fracture entre travailleurs manuels et travailleurs intellectuels ?
Pour ceux qui travaillent dans un bureau, augmenter la durée de cotisation ne semble pas grand-chose. Il est vrai que les gens qui exercent des métiers physiquement éprouvants sont plus vite usés au travail et meurent plus jeunes. Cela dit, tous les opposants à la réforme n’exercent pas des métiers pénibles.
La visite d’Etat du roi Charles III en France, du 26 au 29 mars, vous inquiète-t-elle ?
Les opposants à Emmanuel Macron le présentent toujours comme un monarque, un Napoléon arrogant. Je me demande si lui-même ne voudrait pas reporter cette visite, à cause de ce symbole d’un roi en accueillant un autre… Mais ce serait faire une concession trop grande aux protestataires. Par ailleurs, la police française est très expérimentée.