Violences post-49.3 : "Quand la police va au contact, il y a des dommages collatéraux"
Mais où est donc passée la "méthode Nunez" ? Au début du mouvement de contestation contre la réforme des retraites, la gestion du maintien de l’ordre imprimée par le nouveau préfet de police de Paris, Laurent Nunez, avait semblé différente de celle de son prédécesseur. Entre mise à distance des forces de l’ordre et co-gestion avec les organisations syndicales, l’approche très offensive de Didier Lallement paraissait avoir été abandonnée. Pour autant, depuis jeudi dernier, à l’occasion des mobilisations contre l’usage du 49.3, le ton s’est durci.
Plus de 500 interpellations ont eu lieu dans Paris, beaucoup de manifestants finissant par être relâchés plusieurs heures plus tard, sans poursuite. Des vidéos mises en ligne montrent des forces de l’ordre n’hésitant plus à aller au contact des manifestants. Lundi, un policier de la Brigade de répression de l’action violente motorisée (Brav-M) a été filmé mettant un violent coup de poing à un homme. Mardi soir, d’autres images, cette fois d’un homme présenté comme un SDF tombant puis insulté par des CRS, place de la République à Paris, ont circulé sur les réseaux sociaux. Une autre vidéo a également été publiée, montrant un policier lançant une grenade en l’air en direction de la foule, avant qu’elle atterrisse sur la tête d’un manifestant. Comment expliquer ces images et ce changement d’attitude des forces de l’ordre ? Éléments de réponse avec Mathieu Zagrodzki, chercheur spécialisé dans la sécurité intérieure et la police, auteur de Que fait la police ? Le rôle du policier dans la société (Ed. de l’Aube).
L’Express : Les événements de ces derniers jours signent-ils la fin de ce qui a semblé être une "méthode Nunez" ?
Mathieu Zagrodzki : Lors de la prise fonction de Laurent Nunez, vous m’aviez demandé quelle était cette "méthode Nunez". A l’époque, je vous avais répondu que si cette méthode existait, elle dépendait aussi d’ingrédients extérieurs, liés au contexte. Prenons le premier ingrédient : la composition des cortèges. Dernièrement, les manifestations ont été composées de personnes relativement pacifiques, souvent syndiquées, aguerries, et ayant l’habitude de manifester. Ou alors de personnes motivées uniquement par la mobilisation sociale. Aujourd’hui, on a peut-être un peu plus d’éléments plus violents dans les manifestations. L’utilisation du 49.3, puis le rejet de la motion de censure ont tendu les participants.
Cette nouvelle donnée fait que le deuxième ingrédient de cette "méthode Nunez" a été mis en difficulté. Les services d’ordre des syndicats peuvent contrôler des cortèges ordonnés. Ils ne peuvent pas gérer - et ne sont pas faits pour ça - des manifestations sporadiques non-déclarées fleurissant partout dans Paris. On repasse ici sur un schéma similaire à celui des gilets jaunes. Face à cela, ce que l’on appelait la méthode Nunez - du dialogue, de la préparation en amont et une présence discrète des forces de l'ordre - est mise en difficulté et les vieux réflexes ont ressurgi. Le chef a changé, mais les attitudes et les réflexes "de l’ancienne époque" ne disparaissent pas du jour au lendemain.
Plusieurs images ont montré des violences de CRS envers les manifestants. Interrogé le lendemain sur BFMTV au sujet de la vidéo du membre de la BRAV assénant un coup de poing à un manifestant, Laurent Nunez a expliqué avoir besoin de "contextualiser, savoir dans quel cadre ça s’est passé", tout en déclarant avoir demandé une enquête administrative. Qu’en pensez-vous ?
Ces images sont inacceptables. Peu importe ce qu’il se passe avant, que ce soit des provocations, des insultes, le travail de policier est aussi encadré par des règles déontologiques. On n’a pas le droit de lancer une grenade en l’air, d’insulter ou d’injurier les manifestants, ou même les fauteurs de troubles. La police n’est pas un clan, elle est encadrée par des règles. Même si les éventuels casseurs ne suivent pas de règle. Il y a aussi la question de l’encadrement, d’une forme d’épuisement des policiers. Face à des situations qui sont assez imprévisibles, il y a une augmentation du stress, et sans encadrement hiérarchique, sans garde-fous ou de formation, ça ouvre la porte à des comportements de ce type.
Les policiers sont formés à l’interpellation, mais ils sont forcément dépendants des événements et de leur fréquence. Les manifestations des gilets jaunes avaient lieu toutes les semaines. Désormais, ce type d’évènement a lieu tous les jours. Si les méthodes de management et les consignes ne changent pas, il y aura forcément des policiers peu ou pas suffisamment encadrés, qui seront susceptibles de commettre des faits de nature à violer la déontologie, voire la légalité.
A la vue de ces images, les Brav-M ont été pointées du doigt pour leur gestion du maintien de l’ordre. Leur présence avait jusqu’ici été peu remarquée aux abords des cortèges contre la réforme des retraites…
La situation conditionne en grande partie quelles forces interviennent. Prenons un exemple extrême : s’il y a un différend entre deux personnes dans un bar, police-secours se rend sur les lieux. Quand une bagarre éclate entre deux bandes, c’est plutôt la BAC. Une prise d’otage ? Ce sera le Raid. Dans le cas qui nous occupe, c’est un peu pareil : lors d’une manifestation tranquille, avec un service d’ordre syndical, les CRS vont rester à distance. Si ça commence à bouger, avec des déambulations de petits groupes dans des rues difficiles d’accès, les Brav-m sont de sortie - parce qu’ils sont rompus à ce type d’exercice.
La raison d’être des Brav-m est leur mobilité. Au moment des gilets jaunes, des groupes déambulaient dans les rues de Paris sans se coordonner forcément entre eux. La police doit être très mobile. La meilleure façon de le faire, surtout dans une ville où la circulation est très difficile, ce sont les deux-roues. C’est pour cela que cette unité a été mise en place.
Les faits évoqués dénotent-ils d’un problème structurel avec ces unités ? Pourquoi les avoir fait intervenir ces derniers soirs ?
Les Brav-m sont donc à moto, casqués, avec des protections, des vêtements anti-feu, ce qui ne leur donne pas l’allure la plus rassurante. Visuellement, leur uniforme n’inspire pas forcément confiance à la population. Sont-ils particulièrement en faute ? Certains affirment que les Brav-m ont tendance à enflammer certaines situations. On voit sur certaines images effectivement qu’ils n’y vont pas de main morte, c’est évident. Après, sont-ils plus en faute que les compagnies d’intervention de la préfecture de police ? Difficile à dire. Pour en avoir le coeur net, le meilleur indicateur reste le nombre de saisines IGPN. Pendant les gilets jaunes, il y a eu peu de saisines IGPN pour les gendarmes mobiles. La grande majorité concernait la police nationale et en grande partie la préfecture de police. A ce stade, cet indicateur n’est pas disponible.
Rien n’est nouveau là-dedans : les Brav-m sont critiquées, scrutées, et n’ont pas la meilleure image. Mais la préfecture de police les perçoit comme une unité un peu d’élite, très utile, voire indispensable. Ils sont perçus comme la meilleure réponse aux groupuscules violents très mobiles qui peuvent se déplacer dans Paris. C’est une réponse à une situation complexe, où le maintien de l’ordre peut s’exprimer de deux manières : soit les forces de l’ordre restent à distance et décident de peu intervenir, sauf événement gravissime ; soit elles décident d’aller au contact, et il y a des dommages collatéraux.