La chronique de Chloé Morin : « Ce mal bien français : la coupure entre le réel vu par les élites et la réalité vécue par nos concitoyens »
« La situation est disparate, mais il y a globalement 15 % des stations (essence) qui connaissent des difficultés pour fournir l’ensemble des carburants ». En ce vendredi 7 octobre, Olivier Véran s’exprime sur la pénurie naissante de carburants sur BFMTV.Au moment où il dit « Il n’y a pas de pénurie au global, nous ne sommes pas en train de manquer de carburant », des milliers de Français font déjà face à une situation de pénurie qui ne cessera de s’amplifier dans les jours suivants.Cette situation est symptomatique d’un mal bien français : la coupure entre le réel vu par les élites administratives et politiques, et la réalité vécue par nos concitoyens.
Ce procès en déconnexion est croissant, et gangrène notre vie publique. La réalité statistique, brandie par Olivier Véran, ne parvient pas à décrire un quotidien souvent jugé trop dur.
Les chiffres de l’inflation ne rendent pas compte de la flambée des prix observée par les Français. Les chiffres de l’emploi, au beau fixe, ne reflètent qu’imparfaitement les difficultés des chômeurs, des précaires ou des personnes en cours de reconversion. Cela pose une question essentielle, qui est moins celle de la compétence de nos élites que des outils du pilotage de l’action publique, et d’une communication politique dépassée, qui n’est toujours pas entrée dans le 21e siècle.
Un autre débat récent illustre le décalage entre la réalité vécue par les Français, et ce qu’en reflètent les responsables politiques : le débat sur la « valeur travail ». Une étude de l’Ifop pour Les Makers vient éclairer le réel d’une manière qui étonnera plus d’un élu ou haut fonctionnaire : 58 % des Français déclarent qu’ils arrêteraient de travailler s’ils touchaient le même revenu sans avoir à rien faire, soit 12 points de plus qu’en 2003. 37 % des actifs occupés aujourd’hui pratiquent le « quiet quitting », c’est-à-dire qu’ils font le strict minimum au travail. Le rapport au travail se transforme sous nos yeux, à toute vitesse. Le temps pour soi l’emporte de plus en plus sur le salaire supplémentaire.
Pourtant, une grande partie du monde politique pose le débat comme le posait Nicolas Sarkozy il y a 15 ans. Mais comme me le confiait récemment son conseiller en communication de l’époque, Franck Louvrier, « avec le slogan “travailler plus pour gagner plus”, aujourd’hui, on ne gagnerait pas la présidentielle ». Le fossé entre élites et citoyens se creuse sans cesse. Il est temps que les dirigeants mettent leurs logiciels à jour.
Chloé Morin
Chloé Morin est une politologue spécialiste de l'analyse de l'opinion et l'autrice de "On a les Politiques qu'on mérite" (Fayard).