La crise sanitaire a bien profité aux milliardaires, selon l'ONG Oxfam
« Tout bonheur matériel, à lire Balzac, repose sur des chiffres. »* On ne peut qu’imaginer les milliardaires heureux, à lire cette fois le dernier rapport de l’ONG Oxfam publié lundi, le jour de l’ouverture du « Davos Agenda », une semaine de dialogues virtuels organisés par le Forum économique mondial. « En France, relève le rapport, la fortune des milliardaires a augmenté plus rapidement en 19 mois de pandémie qu’en une décennie entière. De mars 2020 à octobre 2021, la fortune des milliardaires a augmenté de 236 milliards d’euros, soit une hausse de 86 %. Elle avait augmenté de 231 milliards d’euros entre 2009 et 2019. » La France n’est pas une exception : « Depuis la pandémie, le monde compte un nouveau milliardaire toutes les 26 heures alors que 160 millions de personnes sont tombées dans la pauvreté. »
« Et, déplore Quentin Parrinello, responsable plaidoyer justice fiscale et inégalités chez Oxfam France, de nombreux pays n’ont pas de filet social ni les moyens d’un exceptionnel “quoi qu’il en coûte”. Selon la dernière étude du Laboratoire sur les Inégalités Mondiales, les 1 % les plus riches au niveau mondial ont capté 38 % de la croissance des richesses contre 2 % pour les 450 % les plus précaires. »
Manne financière publiqueCe regain de fortune s’explique par une fiscalité allégée et une manne financière publique généreuse. « Les injections massives de liquidités par les banques centrales pendant la crise sanitaire ont, analyse Quentin Parrinello, rassuré les marchés financiers et attisé la demande. Conséquemment, le prix des actifs financiers a augmenté pour le plus grand profit des gros détenteurs de portefeuilles de titres : actions, obligations… » « Selon, poursuit-il, les propres chiffres de France Stratégie, l’organisme d’évaluation et de prospective rattaché à Matignon, la suppression, le 1er janvier 2018, de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), transformé en impôt sur la fortune immobilière (IFI), et la création d’un prélèvement forfaitaire unique (PFU, “flat tax”) de 30 % sur les revenus du capital se sont accompagnées d’une progression des dividendes déclarés de 62 %, à 23,2 milliards d’euros. En 2018, 97 % de ce montant, soit 22,6 milliards, ont été captés par 1,7 % des foyers fiscaux, 64 % par 0,1 % de ceux-ci (soit 38.000 foyers) et 33 % par 0,01 % (soit 3.800 foyers)?! » Parallèlement, la misère s’est installée. « Les pauvres sont de plus en plus pauvres, s’inquiète Quentin Parrinello. Certes, il y a eu le “quoi qu’il en coûte”, mais des mesures comme le chômage partiel ont profité aux CDI, peu ou pas aux CDD, aux précaires, aux acteurs de l’économie informelle qui, en dépit d’aides ponctuelles, se sont un peu plus enfoncés dans la pauvreté. D’après l’Insee, les pauvres ne sont pas plus nombreux, mais plus pauvres qu’avant la crise. Sept millions ont besoin d’aide alimentaire pour vivre, soit 10 % de la population française et 4 millions de personnes supplémentaires sont en situation de vulnérabilité à cause de la crise. »
Plus d'impôts indirects« Dans le même temps, s’irrite-t-il, les cinq premières fortunes du pays -Bernard Arnault (LVMH), Françoise-Meyers Bettencourt (L’Oréal), François Pinault (Kering), les frères Alain et Gérard Wertheimer (Channel) - ont doublé, croissant de 173 milliards d’euros en 19 mois. C’est presque autant que ce que l’État a, en un an, toutes dépenses confondues, dépensé pour faire face à la crise sanitaire. Ces cinq-là possèdent autant que les 40 % des Français les plus précaires?! »
Et d’interroger l’évolution fiscale : « Contrairement à une idée reçue, les pauvres paient aussi des impôts et même, proportionnellement, plus que les riches au regard de leurs faibles ressources. Car les impôts indirects ne font pas de distinction Or, la TVA est passée de 19,6 % à 20 % et la CRDS dont le taux est de 0,5 % qui devait s’éteindre en 2024 a été prolongée jusqu’en 2033 afin d’éponger une dette publique qui a principalement profité aux plus riches. La tendance à la baisse de l’impôt sur le revenu se paie au prix de coupes dans les dépenses publiques dont l’hôpital peut témoigner et de plus de fiscalité indirecte. » (*) La Maison Nucingen
Jérôme Pilleyre
La méthodologie en question. Le rapport d’Oxfam se base principalement sur les données de la liste des milliardaires de Forbes et le rapport annuel du Crédit Suisse sur la richesse mondiale. Sur le plan méthodologique, lui est ainsi notamment reproché (bien que l’ONG évoque également les revenus dans des points de l’étude), de s’appuyer sur le patrimoine, plus précisément sur la notion d’actif net. Ce qui, par exemple, vaut à un étudiant fortement endetté, mais aux gains futurs confortables, d’être considéré comme pauvre...